Bibliographie de Jean-Francois Legrain
 


 

"Gaza : des guerres dans quelles perspectives ?"

Jean-François Legrain
Chercheur CNRS/GREMMO (Maison de l’Orient et de la Méditerranée-Lyon)

Audition par la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées, Sénat, Paris, 14 janvier 2009


Une "guerre" peut en cacher une autre

Le gouvernement israélien a justifié son offensive contre la bande de Gaza par la multiplication récente des tirs de roquettes revendiqués par Hamas et le refus de celui-ci de renouveler la trêve conclue en juin 2008. La guerre ne serait ainsi que la réponse de l’"agressé" apportée au nom du "monde démocratique" à la "terreur", en l’occurrence islamique, et au régime "obscurantiste" instauré par Hamas l’un de ses épigones dans la région. En quête des véritables motivations des campagnes militaires israéliennes, cependant, aujourd'hui comme hier il faut se détacher de l’actualité immédiate.


Israel Defense Forces
http://dover.idf.il/IDF/English


Israel Ministry of Foreign Affairs
http://www.mfa.gov.il/mfa/terrorism

Le thème de la "guerre contre le terrorisme" dans sa version israélienne est un masque utilisé pour travestir une intervention dirigée en réalité, une fois encore, contre le nationalisme palestinien et ses institutions para-étatiques et sociales. Au nom de la survie de l’État juif menacé, Israël joue exclusivement des rapports de forces à la seule fin du maintien de sa logique d’occupation militaire, de colonisation et du refus de la réouverture du débat sur son identité (État juif ou État de ses citoyens ?). Tout en réaffirmant sa capacité dissuasive par des châtiments collectifs dirigés contre les populations civiles, son gouvernement cherche à imposer à tous les acteurs politiques impliqués ses propres visions de la région et du monde en jouant de l’approbation actuelle dont il bénéficie de la part de la communauté internationale au nom d’un engagement commun dans la "lutte contre le terrorisme".

Pour entretenir cet alignement international sur sa politique, Israël mise depuis longtemps déjà sur la radicalisation de ses adversaires, radicalisation au besoin suscitée par sa propre politique. En août 2003, l'armée israélienne avait ainsi assassiné Ismaïl Abou Chanab, quelques semaines seulement après la mise en place unilatérale de la trêve (hudna dans la phraséologie de Hamas) dont il avait été le maître d’œuvre au nom de Hamas. Son élimination était justifiée officiellement en termes de représailles pour un attentat mené par le Jihad islamique, qui avait refusé de s'associer à cette initiative de trêve. Jusque là observée, la trêve sombra. En juin 2006, la reprise des hostilités par Hamas et la capture du soldat Shalit, après 15 mois d’accalmie (tahdiyya) elle aussi respectée, avait été décidée à la suite d'"éliminations ciblées". En mars Abou Yousuf al-Qouqa, l’un des dirigeants des Comités de résistance populaire de Gaza, avait été tué comme, en juin, Jamal Abou Samhadana (à l’origine membre de Fatah, il venait d’être chargé par le cabinet palestinien dirigé par Ismaïl Haniyyeh d’intégrer dans les forces de sécurité officielles de l’Autorité palestinienne des contingents islamistes jusque là plus ou moins incontrôlés).

"Le plan de désengagement [...] fournit la dose de formol nécessaire pour qu'il n'y ait pas de processus politique avec les Palestiniens."
Dov Weisglass, chef de cabinet d'Ariel Sharon, Haaretz, 11 octobre 2005

Le retrait unilatéral de la bande de Gaza (et de quelques colonies du nord de la Cisjordanie) en septembre 2005 avait été conçu par le Premier ministre Ariel Sharon comme un simple artifice pour conserver l'approbation internationale à sa politique et éviter toute pression sur les dossiers diplomatiques de fond ; il excluait par ailleurs tout retrait supplémentaire, en contradiction flagrante avec les engagements israéliens de l'époque à entrer dans la logique de la "feuille de route". L’évacuation des colons et de l’armée, de ce fait, n'a pas signifié la libération de la bande de Gaza, toujours considérée comme "territoire occupé" au regard des conventions internationales. A l'occupation directe s'est ainsi substituée la mise en place d’une nouvelle forme de domination beaucoup plus oppressive car extérieure. Pour la première fois, à travers la gestion du passage de Rafah cette nouvelle domination jouissait du concours actif de l’Égypte et de celui, souvent oublié, de l’Union européenne. Le blocus, jamais levé en dépit des conditions de la trêve conclue en juin 2008 à l'initiative de Hamas, a constitué la matière explosive des violences des deux derniers mois. Début novembre, l’opération israélienne qui s'est traduite par la mort de 6 partisans de Hamas à l’intérieur même de la bande de Gaza a fourni le catalyseur qui devait mener à l’explosion de la fin décembre avec le non-renouvellement de la trêve. Les statistiques de l’armée israélienne elles-mêmes sont très claires : le nombre de roquettes tirées entre juillet et octobre 2008 tendait vers zéro, pour une moyenne de près de 180 par mois avant la trêve ; il dépassait à nouveau la centaine en novembre pour s’amplifier face à la crise humanitaire engendrée par le renforcement du blocus.


Intelligence and Terrorism Information Center, The Six Months of the Lull Arrangement, 30 décembre 2008
(http://www.terrorism-info.org.il/malam_multimedia/English/eng_n/pdf/hamas_e017.pdf)

La guerre de Gaza, loin de constituer un épiphénomène causé par les roquettes, n’est dès lors que le dernier avatar en date de la convergence politique internationale et régionale –arabe, israélienne et palestinienne (Fatah et présidence) – des dernières années. L’arrivée d’islamistes au pouvoir par la démocratie des urnes, politiquement insupportable au président Abbas et aux régimes arabes réputés "modérés" comme globalement aux Grandes-Puissances, mais plus pour des raisons idéologiques en ce qui les concernent, a été utilisée par Israël pour asseoir son refus de toute expression institutionnalisée d’une identité nationale palestinienne. Décidés à empêcher Hamas d’exercer le mandat reçu aux élections législatives de janvier 2006, aucun des acteurs ne voulait envisager, en Palestine comme ailleurs, de victoires démocratiques islamistes ultérieures. Mais en terrassant "l’infrastructure terroriste" du "gouvernement Hamas", c’est en réalité l’infrastructure nationale palestinienne qui est visée par la destruction de tous ses ministères et institutions de sécurité. L'observateur y verra une triste réplique des opérations israéliennes de 2002 qui, en mettant à bas la Cisjordanie et, déjà, la bande de Gaza, avaient accéléré et amplifié les processus qui ont ensuite conduit la Palestine au bord de la guerre civile. Au prix, certes, de l’avortement violent d’un putsch ourdi par certains éléments du Fatah avec l’aide des États-Unis et d’une politique comparable à celle des régimes autoritaires de la région, Hamas, même sous blocus, était cependant parvenu à assurer le retour d'une certaine paix civile à Gaza. C'en était sans doute trop. Aujourd’hui comme hier, c'est une politique de destruction de tout leadership palestinien représentatif du moment qui est menée, Ismaïl Haniyyeh et Hamas après Yasser Arafat, Mahmoud Abbas et l'OLP (Organisation de libération de la Palestine)-Fatah.

Hamas n'est pas ce qu'on en dit

A la lueur des récents développements et de leurs approches politiques et médiatiques, il me semble nécessaire de revenir sur les erreurs induites par l’approche la plus commune de Hamas.

La caractérisation de l’opposition entre Hamas et OLP en termes d’islamistes et de laïques (islamist vs secular dans le monde anglo-saxon) constitue un premier contresens. En effet, le projet étatique promu par l’OLP ces quarante dernières années peut être caractérisé par un refus du confessionnalisme mais ne peut jamais l’être par la laïcité tandis que la place de l'islam dans les institutions politiques récentes fait l'objet d'un large et profond consensus.

Apparu dans le discours institutionnel palestinien en 1968 et maintenu comme objectif stratégique de la lutte nationale jusqu’en 1976, "l’État démocratique" avait été conçu comme "non confessionnel" (lâ-tâ'ifiyya), le Liban et ses institutions servant de repoussoir. Cette notion avait alors été déclinée en définitions diverses. La coexistence entre musulmans, juifs et chrétiens préconisée par Fatah avait été envisagée par les organisations marxisantes plutôt en termes de coexistence entre Arabes et Juifs. Aucun des textes normatifs, de chacune des grandes organisations nationalistes comme de l’OLP, n’avait alors caractérisé cet État de "laïque" ('ilmâniyya), notion trop impopulaire car associée le plus souvent à une supposée licence occidentale privée de Dieu.

Par ailleurs, les phénomènes d'idéologisation et de développement politique de l'islam communs à tout le monde musulman depuis la fin des années 1970 ne pouvaient laisser à l’écart les Palestiniens. L'islam a ainsi été inséré au cœur même de leurs dispositifs institutionnels à partir de 1996 dans le plus grand des consensus, tant dans la Loi fondamentale élaborée par le Conseil législatif de l'autonomie que dans les projets de constitution rédigés par l'OLP. Tous, en des termes proches, font de l'islam "la religion officielle de l'État" et soulignent que celui-ci "accorde son respect aux révélations célestes" (une terminologie islamique qui inclut juifs, chrétiens et musulmans en tant que bénéficiaires d'une révélation divine) sans néanmoins entraîner la nécessité pour le président de l'Autorité d'être musulman. Tous stipulent également que "les principes de la charî'a islamique constituent UNE [souligné par moi] source principale de la législation". La Loi fondamentale maintient, par ailleurs, le Palestinien dans une appartenance à une communauté religieuse héritée des régimes antérieurs, ottoman, jordanien et égyptien : les questions de droit personnel sont, en effet, assujetties à des cours religieuses. A la lueur de ces données, Hamas, depuis son accession au pouvoir en janvier 2006, n'a jamais cherché ni à modifier ni à renforcer la place de l’islam dans la structure institutionnelle de l’Autorité pas plus qu'à imposer un mode de vie qui s'apparenterait à une "talibanisation" forcée et générale de la société, telle que certains l'en ont accusé.

Un second contresens consiste à faire de Hamas un mouvement nationaliste au discours religieux quand il s’agit fondamentalement d’un mouvement de resocialisation religieuse, certes doté d'un agenda politique. Le Mouvement de la Résistance islamique (dont Hamas est l'acronyme qui signifie "zèle", un terme non coranique) a été créé en décembre 1987 en tant que "bras actif de l’Association des Frères musulmans dans le [premier] soulèvement". Les Frères musulmans, dont l'association avait été fondée à Ismaïliyya en 1928 et s'était implantée à Jérusalem en 1946, considéraient ainsi qu’une participation à la mobilisation patriotique, jusque là abandonnée aux seuls nationalistes, constituait le prix à payer pour leur propre survie en tant qu'organisation dès lors que la société palestinienne entrait massivement dans une lutte active contre l’occupation. Conduite par un certain nombre de membres de la jeune génération, cette révolution profonde avait été avalisée par chaykh Ahmad Yassin, guide suprême dans la bande de Gaza. Elle a ensuite conduit à la mise en place d’une aile militaire et de structures para-politiques. Hamas, même s’il avait quasi instantanément phagocyté l’Association des Frères musulmans dont il n’était à l’origine que le "bras", avait pour raison d’être essentielle dans l’esprit de chaykh Yassin que sa mission de da’wa (prédication active de l’islam) à laquelle étaient strictement subordonnés le politique et le militaire. A plusieurs reprises, son appréhension des rapports de force avec Israël et l’Autorité palestinienne a ainsi conduit Hamas, aux antipodes de l'attitude de tout mouvement de libération nationale, à prendre ses distances tant avec le militaire (les différentes trêves de 1995, 1996 et des dernières années) qu’avec le politique (par exemple et de façon surprenante, au lendemain même de la tournée triomphale de chaykh Yassin dans le monde musulman à sa sortie de prison en 1998). Hamas s’est alors replié sur le tissu associatif assujetti à ses exigences de mobilisation morale, seules quelques cellules manifestant leur désapprobation par des initiatives militaires locales.

De ce fait, lors des élections législatives de 2006, l'électorat palestinien tant à Gaza qu'en Cisjordanie ne s’est pas trompé sur l’identité de celui qui devenait son mouvement de prédilection ni sur la mission dont il le chargeait. Il a ainsi confié à Hamas la mission de lutter contre la corruption, l’anarchie et le chaos sécuritaire pour lui épargner la guerre civile à travers la construction d’institutions "saines". Il attendait également la réaffirmation ferme des revendications de libération nationale, de retour des réfugiés et de libération des prisonniers, les concessions portées par Fatah ces dernières années s’étant révélées sans résultat positif. Mais cette demande adressée à Hamas par l’électorat palestinien n’est pas celle adressée aux mouvements de libération nationale. Les mouvements de libération nationale, en effet, font de la récupération du territoire le fondement de leur action et la base de l’unité nationale par delà la dispersion géographique. La désillusion territoriale enfantée par la mise en œuvre des accords d’Oslo a logiquement fait vaciller l'emprise de tels mouvements sur la société palestinienne. Selon le même processus, l'électorat a désigné Hamas comme le seul héritier légitime des organisations nationalistes d’autant plus facilement que le mouvement avait su intégrer le patriotisme en islamisant ses référents tout en s’associant à la lutte armée pour ensuite y exercer un rôle prééminent. Devant l’impossibilité de recouvrer le territoire, le lien social se trouvant lui-même menacé avec le développement de l’anarchie et du chaos sécuritaire, le référent religieux pouvait alors fonctionner comme un recours efficace. Le mouvement islamiste, fort de son vaste réseau associatif, caritatif et cultuel, pouvait ainsi apparaître comme le lieu "naturel" de la réponse à apporter à la désintégration sociale et à l’absence de libération nationale.

Plus que la lutte armée, en tous cas, le retour à la religion apparaît bien dans la littérature de Hamas comme l’expression privilégiée du jihad : “l’islam est la solution et l’alternative” avait ainsi inscrit le mouvement dans son premier communiqué. En affirmant, par ailleurs, que “la Palestine est islamique de la mer au fleuve” au nom de la bénédiction et de la sanctification divines accordées à la Palestine selon le Coran, Hamas replace le conflit israélo-palestinien dans la logique islamique de la permanence du dâr al-islâm : “le jour où les ennemis usurpent une terre qui appartient aux musulmans, le jihad devient une obligation religieuse individuelle qui incombe à chaque musulman”. Pour Hamas, la lutte avec Israël s’inscrit également dans le combat entre le Bien et le Mal : dans sa nouvelle croisade visant à détruire l’islam et inaugurée par les accords Sykes-Picot et la suppression du califat, l’Occident a créé Israël, sa tête de pont militaire, politique et économique fichée au cœur de la umma ; en prônant “le sexe, la liberté sans discipline, la perte des valeurs liées à la religion [...]”, Israël ne cherche ainsi que “la spoliation culturelle, la désintégration de l’identité musulmane et la constitution d’une identité occidentalisée, porteuse de l’acceptation de la colonisation”. En replaçant, dès lors, la Palestine au niveau eschatologique de la bénédiction divine et du combat entre le Bien et le Mal, Hamas fait de la terre non plus la source de l’identité, comme c’était le cas avec le nationalisme, mais le lieu naturel de son épanouissement passé et futur. L’islam devient ici le fondement de l’identité de l’individu comme de la société. Déjà présent, il permet la reconstruction, dès aujourd’hui, de l’unité du groupe qui n’est plus conditionnée par le retour préalable au territoire. Par ailleurs, dans un contexte d’interventions extérieures permanentes (l’occupation militaire en constituant l’une des formes), l’islam apparaît comme le dernier rempart mais aussi le dernier espace de souveraineté. Si la Palestine demeure bien l’horizon, elle constitue également le seul cadre et la limite du combat de Hamas à la différence des mouvements jihadistes internationalistes.

Ni parti à proprement parler ni mouvement de libération nationale ou de guérilla, Hamas n'a ainsi jamais fait de ses opérations militaires une pièce maîtresse dans une stratégie de libération. En soumettant la reconquête de la Palestine à la reconstruction de l’unité de la communauté, le mouvement se donne une capacité de négociation sur le quotidien politique et militaire d’autant plus forte que le pérenne est considéré comme sauvegardé via le propre renforcement institutionnel du mouvement. Tout son discours normatif sur l’illégitimité de principe d’Israël et l’inéluctabilité coranique de sa destruction peut, dès lors, se traduire au jour le jour par des pratiques diverses sinon contradictoires, y compris la capacité à envisager une coexistence plus ou moins transitoire avec cet État  : en Galilée, le mouvement islamique, qui partage avec Hamas les fondements idéologiques des Frères musulmans, n'est-il pas gestionnaire de nombreuses municipalités quand ses membres sont détenteurs de la citoyenneté israélienne ?

La mutation de Hamas d'association de mobilisation religieuse en un quasi parti constitue un élément de cette démocratie que connaissent les territoires palestiniens avec sa diversité selon les époques, ses errements et ses limites dues à l’occupation et aux poids de l’histoire. Initiée bien avant la mise en place de l’autonomie, cette évolution obéit à une cohérence interne et il est bien illusoire d’imaginer qu’une ingérence extérieure politique ou guerrière, qui plus est inféodé à un objectif fixé que ce soit par les États-Unis ou par Israël, puisse contraindre le mouvement à un infléchissement de sa doctrine. En effet, sa lecture du Coran et de la tradition musulmane en matière de jurisprudence interdit à Hamas d’accorder formellement (de jure) une quelconque légitimité à un État non-musulman issu de la perte d’une terre islamique sur laquelle vit un peuple musulman. En revanche, une coexistence (de facto) sans limite de temps, dès lors qu’elle ne signifierait pas reconnaissance de la légitimité de l’illégitime, peuvent être envisagées. Elle doit même l’être s’il en est de l’intérêt de la communauté dans l'attente d'une reconquista d'essence eschatologique.

Dans cette optique islamique, au vu des rapports actuels de forces, détruire Israël comme transformer l'ensemble de la population de Gaza en martyrs n'a pas de sens. Sur cette même base, Hamas ne peut aller au delà des termes contenus dans le "Document d’entente nationale" (dit aussi "Document des prisonniers") de juin 2006 qui préconise une coexistence de facto entre deux États dès lors qu’Israël se serait retiré de l’ensemble des territoires occupés en 1967.

Quelles perspectives pour l'avenir ?

La décision prise par le cabinet israélien de lancer une offensive armée contre Gaza d'une envergure dont l'équivalent n'a jamais été atteint depuis la guerre de 1967 a été accompagnée de justifications aussi diverses que leurs auteurs et les moments. Même près de 3 semaines après son déclenchement, aucun "but de guerre" dans le domaine politique n'apparaît avec clarté sur fond de destruction tous azimuts, sinon l'approfondissement du fossé qui sépare la bande de Gaza de la Cisjordanie.

Au regard de la loi internationale, à l'instar de la Cisjordanie -Jérusalem-Est comprise- Gaza demeure "territoire occupé", même si la mise en place de l'Autorité palestinienne d'autonomie et l'afflux d'aides internationales de toutes sortes depuis 1994 avaient épargné à Israël d'assumer une grande part de ses devoirs de puissance occupante. Avec son retrait unilatéral de 2005, Israël avait prétendu, en contradiction avec les lois de la guerre, être libéré de ces obligations sans obtenir néanmoins l'approbation de la communauté internationale. L'unanimité semble exister en Israël sur le refus de tout retour à la situation antérieure aux accords intérimaires avec la réinstallation d'une occupation militaire directe de la bande (accompagnée d'une "administration civile" israélienne). Rien ne permet, en revanche, d'écarter l'hypothèse d'un rétablissement du contrôle militaire direct sur le "corridor de Philadelphie" entre les parties égyptienne et palestinienne de Rafah et, peut-être, sur l'ancienne route de Netzarim qui permet de couper la bande de Gaza en 2 zones étanches entre Gaza ville et Dayr Balah.

Depuis longtemps déjà, la solution politique souhaitée par Israël dans son conflit avec les Palestiniens semble reposer sur un certain retour de l'Égypte dans la bande de Gaza et de la Jordanie en Cisjordanie, en l'absence de tout État palestinien. Mais rien n'indique, pas plus aujourd'hui qu'hier, que l'Égypte comme la Jordanie soient disposées à jouer un tel rôle, bien au contraire.

Par ailleurs, l'offensive israélienne actuelle a conduit de facto à empêcher tout "mandataire" palestinien d'exercer l'autorité israélienne sur la bande de Gaza. Même si certains ministres israéliens affichent parfois le désir de voir le retour de Fatah, retour lui aussi envisagé par certains cadres du mouvement (mais sous couvert d'anonymat), un tel cas de figure semble bien difficile à envisager tant il serait perçu par la population comme le fruit d'une collaboration active avec l'"agresseur". La question de la légitimité de la présidence de Mahmoud Abbas, dont le terme est arrivé à échéance le 9 janvier dernier (même si le président, à coup d'arguties juridiques, prétend pouvoir encore disposer d'un an) se posera alors de toutes façons avec acuité.

Le maintien de Hamas aux affaires reste la seule hypothèse envisageable si l'on s'en tient au respect des lois palestiniennes et du verdict des urnes de 2006. Mais il s'agirait alors de la défaite éclatante tant d'Israël que de Mahmoud Abbas, de bien des États arabes et de la communauté internationale.

Dans un tel contexte et en contradiction avec les tendances lourdes de sa diplomatie, l'offensive d'Israël conduit -et c'est déjà vrai- à une internationalisation de la question de Gaza et, au-delà, de la Palestine tout entière. Une implication directe de la communauté internationale à travers l'envoi sur place d'une force militaire d'intervention apparaît comme seule porteuse d'espoir. Mais la réussite de l'envoi d'une telle force dépendra entièrement de son mandat. Une simple force d'interposition, en figeant le statu quo favorable à Israël, ne pourra qu'aller à l'échec.

Seule la création d'un État palestinien doté de toutes ses prérogatives aux côtés de l'État d'Israël, avec une solution juste au droit des réfugiés telle que l'ONU l'a traditionnellement envisagée, appuyée sur la présence d'une force internationale, pourrait amener un véritable arrêt des hostilités. Mais il s'agirait alors de faire du processus d'Oslo une parenthèse que la création d'un tel État fermerait, soit une révolution copernicienne de la diplomatie internationale.

Dès le début des années 1990, en effet, au sortir de la seconde guerre du Golfe et à la veille de l’effondrement de l’Union Soviétique, les États-Unis avaient su imposer au monde une bonne part des exigences israéliennes. Renonçant à la convocation d'une conférence internationale sous l’égide des Nations unies, organisme doté de mécanismes de contrainte, et basée sur "l'ensemble de leurs résolutions pertinentes", la communauté internationale avait alors accepté d'apporter sa caution à de simples forums bilatéraux parrainés par les États-Unis et (nominalement) par l’Union Soviétique. Les négociations multilatérales étaient, quant à elles, consacrées aux questions qui ne touchaient en rien à la souveraineté, aux frontières et à la fin de l'état de guerre, domaines exclusivement réservés au bilatéral. En stricte continuité avec la conférence de Madrid de 1992 et les diverses négociations israélo-palestiniennes issues de l’accord d’Oslo de 1993, la "feuille de route" internationale et la conférence d’Annapolis de 2007 transforment la légalité internationale de référence (restitution des territoires occupés par la force, droit des réfugiés, etc.) en objet de la négociation, négociation censée une fois encore s’exercer en l’absence de tout mécanisme de contrainte, les États-Unis et leurs partenaires n’étant que de simples "facilitateurs". Loin de constituer un "proto-État", simple étape vers l’indépendance et l’État, l’Autorité intérimaire d’autonomie mise en place à partir de 1994 s’est alors transformée de facto en non-État permanent.

Seule la communauté internationale peut venir à bout du conflit par une implication massive tant financière, politique que militaire. Mais qui au Conseil de sécurité est aujourd'hui prêt à s’engager derrière une telle solution ?


Document distribué en appui d'une audition conjointe avec M. Yves Aubin de la Messuzière, ancien ambassadeur, chercheur « chaire Moyen-Orient et Méditerranée » (Institut d'Etudes politiques de Paris), par la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées, Sénat, Paris, 14 janvier 2009, tenue en préparation du débat parlementaire sur la situation au Proche-Orient prévu le soir après une Déclaration du Gouvernement sur le sujet.

Lire le compte-rendu officiel de l'audition sur le site du Sénat (http://www.senat.fr/bulletin/20090112/etr.html#toc6) et celui du débat sur la déclaration du gouvernement (http://www.senat.fr/cra/s20090114/s20090114_2.html).