Bibliographie de Jean-Francois Legrain
 


 

Autonomie palestinienne : la politique des néo-notables


Jean-François Legrain
Cnrs/Maison de l’Orient-Lyon

En une cinquantaine d’années, la structure sociale et politique prédominante en Palestine depuis au moins deux siècles s’est trouvée confrontée à toute une série de facteurs de déstabilisation. Le démembrement du pays en 1948 en trois souverainetés distinctes, sa réunification par l’occupation militaire en 1967 et la formation d’une diaspora désormais démographiquement majoritaire par l’addition des populations “réfugiées” de 1948 et “déplacées” de 1967 ont entraîné de profonds bouleversements politiques et démographiques. Dans le même temps, la transformation massive des activités professionnelles (dépaysanisation) et l’insertion dans une économie de marché en dépendance de l’économie israélienne ont constitué une mutation économique déterminante. Sous la pression de cet environnement, le processus de formation et du renouvellement des élites comme de la mobilisation politique dans les territoires occupés n’a pu qu’être profondément affecté au gré des rapports de force entretenus par les trois acteurs “extérieurs” (Israël, Jordanie, instances dirigeantes de l’Organisation de Libération de la Palestine-OLP) dans la création, le renforcement ou l’affaiblissement d’un leadership palestinien local dit “de l’Intérieur”.

Ces trente dernières années, toute une littérature a été produite à propos du “conflit israélo-arabe” et de “la question palestinienne”, à la surabondance néanmoins très inégalement répartie selon les sujets traités. Dans le dossier strictement palestinien, par exemple, la plupart des auteurs n’ont prêté attention qu’aux seuls aspects militaires et diplomatico-politiques. Ils ont ainsi été amenés à ne traiter le plus souvent que de l’OLP, réduite à sa structure de l’Extérieur, elle-même perçue qu’à travers son discours diplomatique et sa pratique de la violence. Se sont ainsi trouvées exclues du champ des études les pratiques sociales de l’Extérieur vis à vis tant de l’Intérieur que de sa propre base populaire à l’Extérieur constituée des camps du Liban, de Syrie et de Jordanie ; figés en hypostase de la lutte, pour la glorification ou l’exécration, ces derniers échappaient ainsi la plupart du temps à l’investigation scientifique. Les dynamiques de fonctionnement des élites palestiniennes sous occupation n’ont elles aussi été qu’assez peu analysées ([1]), la majorité des études consacrées à la Cisjordanie et à la bande de Gaza ayant porté en priorité sur les aspects humanitaires et sur les formes de résistance. Les investigations touchant aux relations entretenues entre l’Intérieur et l’Extérieur ont été quant à elles quasi inexistantes, ce non-dit consensuel pouvant par ailleurs servir des intérêts politiques contradictoires : pour l’ OLP et ses partisans, l’unicité de représentation du peuple palestinien impliquait de taire les éventuelles divergences ; pour ses ennemis, le “terrorisme” dépassait les frontières et englobait Intérieur et Extérieur dans un même ensemble indistinct.

Aujourd’hui, la nouvelle doxa que constitue l’apologie obstinée des “accords d’Oslo” ([2]) se traduit dans la quasi totalité de la littérature produite par une véritable téléologie. Les luttes palestiniennes des dernières décennies constitueraient en effet une histoire appelée à déboucher de façon mécanique un jour plus ou moins proche sur un État démocratique dont les partis politiques formeraient la base et dont la culture politique, copiée sur celle de l’Occident, serait déjà à l’oeuvre ([3]). Les obstacles à cet accomplissement seraient essentiellement externes, le principal étant le refus israélien du droit palestinien à l’autodétermination et à l’édification de l’État. Au niveau interne, seul l’autoritarisme du président de l’OLP, Yasser Arafat, est régulièrement mis en cause et toujours sous le mode de la simple “dérive”. La construction d’une identité nationale sous l’égide du mouvement de libération nationale (entendons ici les diverses organisations relevant d’une manière ou d’une autre de l’OLP) aurait ainsi débouché sur des formes de mobilisation politique qualifiées de “modernes” car idéologiques et éloignées des appartenances claniques et confessionnelles. Au notable prisonnier de son clan se serait substitué au centre de la vie politique le militant “conscientisé” tout entier dévoué à l’accomplissement d’une cause. L’Autorité palestinienne serait dès lors le prélude à l’État indépendant chargée d’assurer la transition des organisations membres du mouvement de libération nationale en partis de gouvernement tandis que le Conseil d’autonomie élu en janvier 1996 préfigurerait dès aujourd’hui cette démocratie de partis appelée à se développer ([4]).

Dès lors que l’étude des élections du Conseil d’autonomie (menée à l’aide de l’analyse factorielle des données) montre avec éclat la non-pertinence d’une telle historiographie, l’objet de cette contribution sera de s’interroger sur le système politique palestinien en tant que tel. S’intéresser aux partis politiques, si tant est que le parti constitue une médiation entre la société civile et la société politique, revient, en fait, dans le cas palestinien à poser la question des relations entre l’Intérieur et l’Extérieur ([5]). En Palestine annexée au royaume hachémite, la quête d’autonomie politique de la société palestinienne vis-à-vis du pouvoir alors essentiellement transjordanien s’était bien exprimée en terme de création de partis. Avec l’occupation israélienne, en revanche, en l’absence d’État propre et de jeu démocratique, la revendication d’autonomie du politique était passée des partis vers le mouvement de libération nationale, dans la diversité de ses organisations membres. En présidant à la construction de l’identité nationale dans la différenciation avec la “patrie arabe” et à la mobilisation militaire, diplomatique et politique contre l’occupation, l’OLP, en effet, assumait une part des fonctions des partis. Bâtisseur de l’affranchissement de la décision palestinienne sur la scène internationale, elle travaillait néanmoins dans le même temps à empêcher l’émergence de toute autonomie de la scène politique de l’Intérieur, même menée en son nom. Exprimée via la mise en place à plusieurs reprises de structures d’unité nationale mêlant militants de partis dont l’existence remontait à la période antérieure à l’occupation militaire et membres des organisations du mouvement de libération nationale, la revendication d’autonomie politique de l’Intérieur n’a ainsi jamais pu se matérialiser très longtemps. L’OLP, au nom même de l’unicité de représentation du peuple palestinien, n’a, en effet, fait que perpétuer la dichotomie entre un centre de décision, l’Extérieur, et une population maintenue en position de dépendance, l’Intérieur, une caractéristique du système politique palestinien qui demeure aujourd’hui encore. L’étude des comportements électoraux de janvier 1996 montrera, en effet, comment le fonctionnement de la nouvelle Autorité palestinienne d’autonomie, loin de constituer une rupture avec le passé par une transformation du jeu politique palestinien en un système démocratique de partis, s’insère dans la tradition renouvelée d’une “politique de notables” seule à même de faire fonctionner une société politique non intégrée.

1 - Le parti comme structure d’autonomie du politique en Palestine annexée (1950-1967)

Dans le monde arabe, les partis politiques sont apparus à partir de la fin du dix-neuvième siècle pour les plus anciens et dans la quasi totalité des cas dans un contexte de forte opposition, et même de lutte, contre les occupations ou les représentants autochtones de puissances étrangères dans la région. Dans le domaine palestinien, le parti (hizb) au sens traditionnel renvoie à la vieille dichotomie entre qays et yaman, deux lignages censés rendre compte, à partir d’ancêtres éponymes, de l’entière société palestinienne (M. Hoexter, 1973). Les premiers partis, au sens de politique moderne cette fois, sont apparus dans le combat mené contre l’emprise croissante des terres par les nouveaux immigrants juifs et contre la puissance mandataire (A Survey of Palestine, 1946 ; B. Al-Hût, 1981). Aucun de ces partis, mis à part le Parti Communiste et dans une moindre mesure le parti Istiqlâl (S. Tamari, 1982, 192), n’avait néanmoins véritablement coupé les liens avec le système des clans dont chacun n’était avant tout que le bras politique.

Le parti politique comme force structurée d’opposition au pouvoir central demeura par la suite la caractéristique des partis palestiniens. De 1950, date de l’annexion de la Cisjordanie au royaume hachémite de Jordanie, à 1967, le “parti” -au sens des historiens- pro-hachémite n’a ainsi jamais été structuré en partis politiques mais en groupes de notabilités prêtant allégeance au souverain. Le royaume se situait ainsi en héritier de l’empire ottoman dans son mode d’exercice du pouvoir étatique en Palestine dont l’exploitation du jeu des clans et des tribus constituait la base. Le leadership palestinien traditionnel reposait, en effet, sur les grands propriétaires terriens devenus absentéistes auxquels se sont adjoints au début du vingtième siècle des industriels, des bourgeois d’affaires et des membres des professions libérales, le clan et sa clientèle se maintenant comme source première de puissance et de légitimité. Ce leadership, cependant, n’est jamais parvenu à suffisamment se structurer pour s’arroger la maîtrise totale de ses propres affaires. Suite à la guerre de 1948-49, la perte de la majeure partie des régions littorales les plus développées et l’exode des deux tiers de la population réduisirent, en effet, considérablement le pouvoir de cette élite déjà bien entamé par la répression britannique de la Grande Révolte de 1936-39.

Durant la période de domination hachémite issue de l’annexion, la base du leadership palestinien traditionnel s’est encore amoindrie. Le pouvoir central, en effet, s’appuyant exclusivement sur sa base transjordanienne, a consacré ses efforts prioritaires au développement de la seule rive orientale du Jourdain. Il veillait parallèlement à étouffer toute velléité d’autonomie ou de contestation en Cisjordanie. Les notables palestiniens ont ainsi été maintenus dans un système de vassalités cloisonnées tant au niveau régional que local, confessionnel ou clanique, les empêchant de se structurer en un véritable leadership. “Atomisés”, ils ne pouvaient conserver leur influence qu’en servant d’intermédiaires entre le pouvoir central, désormais principal prestataire de richesses, et la population locale.

Seules les forces anti-hachémites s’étaient structurées en partis politiques et ce dès le début des années 1950 avec l’intégration d’une population palestinienne en partie citadine et déjà férue de vie partisane, politiquement éduquée et placée en position d’assujettissement à un État affiché comme transjordanien et bédouin. Forces contestant à la fois la règle du jeu politique traditionnel palestinien et la nouvelle suzeraineté hachémite, ces partis se retrouvaient dotés d’une forte connotation nationale dans le jeu qui opposait la Transjordanie à la Cisjordanie. Tous étaient dominés par les éléments cisjordaniens même si un seul d’entre eux, le Parti de la Libération Islamique, avait été créé en Palestine même. Aucun n’avait pour lieu de naissance la Transjordanie et tous, dans leur idéologie, relevaient de l’ailleurs, qu’il soit arabe (Mouvement des Nationalistes arabes, Parti Baath Arabe et Socialiste), islamique (Parti de la Libération Islamique) ou internationaliste (Parti Communiste Jordanien) (A.Cohen, 1982). Si leurs programmes contenaient bien des idées sur le changement social, il ne fait pas de doute que les aspects purement politiques et nationalistes l’emportaient largement, à l’exception du Parti Communiste qui avait su mettre en place des réseaux associatifs tout particulièrement dans le monde syndical. La lutte contre l’impérialisme et Israël l’emportait, en effet, clairement dans les motivations d’action sur la réduction des inégalités.

Parallèlement à sa politique “d’atomisation” des notables cisjordaniens visant à interdire l’émergence d’une structure politique autonome en rive occidentale du Jourdain, le roi a très vite pris la mesure des menaces qu’à terme ces partis pouvaient constituer. Après la brève expérience multipartite sous l’égide du Premier ministre (d’origine palestinienne) Sulaymân Al-Nâbulsî, le pouvoir s’est donc attaché à interdire l’ensemble des partis politiques à partir d’avril 1957. En dépit de leur petit nombre de militants réels, ces partis, même interdits, ont en fait constitué une authentique force politique. D’une part, ils ont manifesté une capacité significative à survivre à l’oppression jordanienne. D’autre part, au côté de nombre de notables dans une surprenante alliance, ils joueront un rôle central dans la structuration des premières résistances politiques à la nouvelle occupation militaire israélienne de 1967.

Les Frères Musulmans, dans ce contexte, occupaient une position particulière. Présente en Palestine depuis les années 1940, leur Association relevait de la sphère moderne de mobilisation sociale trans-clanique et, à ce titre, pouvait apparaître comme une force politique assimilable à un parti. Les Frères Musulmans, néanmoins, fermement décidés à faire passer leurs intérêts associatifs au sommet de leurs ordres de priorité, à la différence par exemple du Parti de Libération Islamique, ont toujours su conserver de bonnes relations avec le pouvoir central. Ils ont ainsi évité l’interdiction de 1957 : le roi, intéressé à jouer de leurs capacités de contrôle du corps social, n’a pas jugé bon d’inclure l’Association dans la liste des partis interdits.

A la différence de la Cisjordanie intégrée au royaume hachémite, la bande de Gaza n’a jamais été annexée par l’Égypte qui a toujours mis en avant le caractère provisoire de sa gestion d’un territoire palestinien placé sous contrôle militaire. L’Égypte n’en a pas pour autant favorisé ni même toléré le développement d’une vie politique palestinienne propre. L’éphémère expérience du “gouvernement arabe de toute la Palestine” comme celle de la première OLP n’ont ainsi été avant tout que des extensions de la politique égyptienne dans le cadre de la rivalité interarabe en matière palestinienne. Détenu par une classe étroite de personnel nommé par le gouverneur militaire, le pouvoir à Gaza n’a ainsi jamais donné lieu à une véritable compétition politique. Interdits comme en Égypte, Frères Musulmans et communistes menaient néanmoins une lutte politique clandestine prioritairement dirigée contre Israël.

2 - Le mouvement de libération nationale en Palestine occupée (1967-1993)

L’Extérieur, bâtisseur de l’autonomie palestinienne de décision sur la scène internationale

Depuis la fin des années 1950, notables “indépendants”, militants des partis clandestins et Frères Musulmans s’étaient ainsi partagé le champ de la mobilisation socio-politique en Cisjordanie. Ce n’est que peu avant l’occupation israélienne de 1967 que commencent à intervenir les membres des organisations de guérilla naissantes. Néanmoins, la redistribution du champ politique ne s’opère véritablement qu’en 1967 avec l’occupation militaire de l’ensemble de la Palestine mandataire dans le cadre du processus d’émancipation, tant identitaire que politique, mené vis-à-vis de l’ensemble arabe sous l’égide de l’ OLP (J-F. Legrain, 1996-2).

De binaire (Amman comme centre et la population de Cisjordanie comme périphérie), le jeu de pouvoir devint quadripartite. La scène politique de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, réunies par l’occupation, se caractérisa, en effet, dorénavant par l’âpre concurrence que se livraient trois acteurs extérieurs dans la création, le renforcement ou l’affaiblissement d’un leadership palestinien “de l’Intérieur” : 1 - Israël, puissance occupante ; 2 - la Jordanie, puissance nominalement souveraine sur la Cisjordanie et Jérusalem-Est ; 3 - et l’OLP , leadership palestinien “de l’Extérieur” et reconnue “unique représentant légitime du peuple palestinien” par le sommet arabe de Rabat de 1974 (J-F. Legrain, 1988). L’Égypte, pour sa part, n’a jamais cherché à dépasser son rôle découlant de son poids démographique, politique et militaire d’État arabe “de la confrontation” et à se constituer en pôle dans la politique locale de la bande de Gaza.

Dans ce nouveau système quadripartite, les “extériorités” ont joué à des niveaux fort différents. Israël -l’occupant- par son échec à mettre en place une vaste collaboration structurée et durable, apparaît bien comme le facteur doté de l’extériorité la plus radicale et ce sur l’ensemble de la période. Ce fait ne nie évidemment pas son implication éminemment centrale dans la vie quotidienne des populations sous occupation. Les Ligues des Villages (Rawâbit Al-Qurâ) mises en place au début des années 1980 auront, néanmoins, constitué la seule expérience publique de collaboration structurée dotée d’une petite et brève réussite (S. Tamari, 1983). Bien qu’à l’évidence étendue et multiforme, la collaboration n’a ainsi pu s’exercer qu’à un niveau quasi individuel, ni socialement ni politiquement structurée.

Le statut de la Jordanie comme facteur extérieur a été amené, en plusieurs étapes, à connaître de profondes modifications liées aux propres évolutions de l’ OLP. La construction d’une identité nationale palestinienne, en effet, a impliqué la mise en oeuvre d’une différenciation d’avec l’ensemble arabe et tout particulièrement d’avec la Jordanie.

Dans une première phase immédiatement postérieure à l’occupation, l’union des deux rives du Jourdain avait pu apparaître comme la seule garantie de l’arabité de la Palestine. Cette revendication était d’autant plus facile à avancer qu’à cette époque l’ OLP était en pleine évolution, Fath -mouvement de guérilla- s’assurant le pouvoir au sein de la centrale politique. Celle-ci ne manifestait pas alors d’intérêt particulier pour les territoires occupés jugés trop quadrillés par Israël pour permettre la mise en oeuvre de la lutte armée révolutionnaire conçue comme unique moyen de libération nationale. Dès lors qu’elle s’orientait vers l’adoption du principe de solution négociée en tant qu’arme tactique vers une libération par étapes, l’ OLP décida de conquérir sa place politique face au royaume hachémite et manifesta pour la première fois son intérêt pour l’Intérieur. La population, qui s’était détournée de la Jordanie après les massacres de Septembre Noir (1970), n’hésita pas à répondre positivement à cette demande et, rapidement, accorda un soutien massif à cette OLP renouvelée, dynamisée tant par ses succès diplomatiques à l’Extérieur (discours de Yasser Arafat à l’ONU et sommet arabe de Rabat en 1974) que par l’activité de quelques grandes figures charismatiques de l’Intérieur. L’ OLP s’imposa alors comme acteur désormais central dans les territoires occupés bien qu’extérieur par la localisation de son haut commandement.

Néanmoins, par le maintien de ses liens économiques et politiques ([6]), la Jordanie, même marginalisée par l’OLP à des degrés divers selon les époques, a toujours su se conserver un rôle quasi incontournable dans le jeu politique de l’Intérieur via notamment ses réseaux traditionnels de notables qui avaient si bien servi ses intérêts durant la période antérieure. Ce n’est qu’avec l’Intifada (1987) que la Jordanie prit acte de sa marginalisation et proclama, en juillet 1988, la rupture des liens administratifs et légaux entre les deux rives du Jourdain. Sans totalement s’abstraire du jeu palestinien local -elle conserve, par exemple, la gestion des lieux saints musulmans de Jérusalem jusqu’à aujourd’hui-, la Jordanie devint alors un acteur extérieur au rôle plus ou moins comparable à celui de l’Égypte ou des autres États arabes riverains.

La construction d’une identité nationale palestinienne dans une différenciation d’avec l’ensemble arabe et tout particulièrement d’avec la Jordanie est ainsi allée de pair, à partir de la seconde moitié des années 1970, avec la réussite de l’ OLP à s’arroger pour elle-même l’exclusivité de la représentation palestinienne tant par rapport à la Jordanie que par rapport à l’occupant. Les Palestiniens de l’Intérieur, mis à part quelques cas isolés, n’avaient jamais prétendu à ce rôle. Dans ce nouveau jeu inauguré après la guerre d’octobre 1973, l’OLP présida au processus -globalement réussi- de conquête de l’autonomie de décision vis à vis des acteurs non palestiniens de la scène politique palestinienne. Ainsi, à ce niveau d’analyse, les diverses organisations du mouvement de libération nationale qui composent l’OLP peuvent être approchées en termes de quasi partis politiques même s’il s’agit de formations dotées d’ailes militaires et encore asservies pour certaines à une tutelle plus ou moins forte des États “de la confrontation”.

L’Extérieur, fossoyeur de l’autonomie du politique réclamée par l’Intérieur

Au niveau des relations intrapalestiniennes, en revanche, le leadership de l’Extérieur s’est constitué en nouveau centre d’exercice du pouvoir, héritier en quelque sorte d’Istanbul et d’Amman, sur une population de l’Intérieur toujours périphérique. L’OLP, grâce à son quasi monopole dans la résistance anti-israélienne -au moins jusqu’à l’irruption des islamistes dans le domaine à partir de la seconde moitié des années 1980- et à son rôle fondateur dans la construction d’une identité nationale palestinienne menée dans un processus d’émancipation de la tutelle arabe et jordanienne, s’était assuré un soutien très largement majoritaire parmi la population de l’Intérieur. Néanmoins, comme dans toute société, les élites (en l’occurrence celles de l’Intérieur) ont à plusieurs reprises réclamé une certaine autonomie vis à vis du pouvoir central (le leadership de l’Extérieur) à qui elles reconnaissaient dans le même temps toute la légitimité nécessaire à son rôle de “représentant unique et légitime du peuple palestinien”. Ce ne sera qu’avec l’apparition des islamistes dans les années 1980 que, pour la première fois par l’ampleur de leur capacité de mobilisation, la revendication d’autonomie de l’Intérieur se posera en dehors du cadre de l’ OLP.

En l’absence d’État propre et de vie parlementaire démocratique, les Palestiniens soumis à l’occupation militaire n’ont pas exprimé cette revendication via la création de nouveaux partis politiques. Les quelques rares partis créés sous occupation n’ont, en effet, jamais dépassé le stade de l’annonce de leur fondation, simples manipulations d’acteurs extérieurs en mal de relais. En 1983, par exemple, sous l’égide de Mustafâ Dûdîn et de Muhammad Nasr, les Ligues des Villages, déjà sur le déclin, avaient échoué à transformer leur structure de collaboration avec Israël en un Mouvement Démocratique pour la Paix (Al-Haraka Al-Dîmûqrâtiyya Min Ajli Al-Salâm). Mais la plupart des tentatives sont venues de la sphère pro-jordanienne, avec un soutien du pouvoir hachémite lui-même plus ou moins avéré selon les cas. En juin 1991, par exemple, Kâmil Tabanja, un ancien de Fath, annonça la formation d’un Parti de l’Union Nationale Palestinien (Hizb Al-Ittihâd Al-Watanî Al-Filastînî) (Jerusalem Post, 24 et 28/06/91)  ; appelant à la création d’un État palestinien sans lien avec l’ OLP-Tunis, le nouveau parti appela alors le roi Hussein à “restaurer les liens entre les deux rives du Jourdain” et soutint l’idée d’une délégation arabe commune dans les négociations israélo-arabes en gestation. En octobre 1993, la fondation d’un Mouvement des Partisans de l’Unité et de la Fusion Palestino-Jordanienne (Harakat Ansâr Al-Wahda wa Al-Talâhum Al-Filastînî Al-Urdunî) fut annoncée sans que ses animateurs ne divulguassent leur identité (Al-Râyy, Amman, 26/10/93). Quelques jours plus tard, Muhammad Sbayh annonça à Jérusalem la fondation d’un Mouvement Palestino-Jordanien Bayt Al-Maqdis (Harakat Bayt Al-Maqdis Al-Filastîniyya Al-Urduniyya), présidé côté palestinien par Salâh Al-’Achûrî et par Fayyâd Al-’Assâf côté jordanien (Al-Dustûr, Amman, 02/11/93 ; Akhir Khabar, Amman, 04/11/93 ; Al-Nahâr, Jérusalem, 12/11/93). Parfois, durant l’Intifada, des tracts ont circulé portant signature de groupes mais aussi de “partis” inconnus et aux origines souvent douteuses. D’autres partis, enfin, ont également vu le jour sur une base confessionnelle chrétienne même s’ils proclamaient officiellement leur rejet de tout confessionnalisme, tous sans avenir, simples manipulations condamnées par les plus hautes autorités ecclésiales ([7]).

De façon remarquable, pourtant, les demandes d’autonomie politique interne à la scène palestinienne, au moins jusqu’à l’Intifada, ont jailli des rangs du seul parti encore en activité, en l’occurrence le Parti Communiste, qui a su conserver de 1967 à nos jours un rôle d’initiateur et de catalyseur des aspirations démocratiques, des éléments politiques des organisations de guérilla prenant le relais en une seconde étape. Parmi les partis créés à l’époque jordanienne, seul, en effet, le Parti Communiste poursuivait sa vie clandestine, ses instances de décision se trouvant dans les territoires occupés mêmes. Le Mouvement des Nationalistes Arabes s’étaient transformés en FPLP dès 1967. Le Baath, déjà affaibli en 1967, avait vite disparu en tant que structure, ses anciens membres encore actifs, tel Bassâm Al-Chak’a, intervenant dorénavant comme indépendants. Le Parti de la Libération Islamique, enfin, dans l’impossibilité de noyauter l’armée en vue de rétablir le califat islamique, avait abandonné toute activité politique au seul profit de la prédication.

A trois reprises au moins, membres ou sympathisants de partis et d’organisations de guérilla mais aussi notables “indépendants” ont tenté de se donner une structure unifiée et autonome de mobilisation dans les territoires occupés. Dans les trois cas, en dépit de leur allégeance affichée au leadership palestinien de l’Extérieur, celui-ci a plus ou moins rapidement travaillé à miner ces structures au nom de la défense de l’unité du peuple palestinien et de son unicité de représentation. Mais en bloquant pareillement toute revendication d’autonomie de la scène politique de l’Intérieur, l’OLP-Beyrouth puis Tunis devait, là encore dans la grande tradition ottomane puis hachémite, se trouver les intermédiaires locaux indispensables au maintien de son emprise sur la société.

Le Front National (1972) et le Comité d’Orientation Nationale (1978)

Au lendemain de l’occupation, après la mise en place de plusieurs Conseils, Comités ou Fronts éphémères visant à structurer et à unifier la résistance contre Israël dans les territoires occupés mêmes tandis que l’OLP se consacrait alors exclusivement à la lutte à l’extérieur, la première véritable structure unifiée, efficace et stable de mobilisation apparaît en 1972 à l’initiative du Parti Communiste auquel se joignent d’anciens baathistes et Nationalistes Arabes, mais également des notables et des membres des organisations de guérilla (Fath, FDLP , FPLP). Dans un premier temps, le projet était de fonder un Front National jordano-palestinien, appelé à animer un combat commun visant à libérer, d’une part, la Transjordanie de la dynastie hachémite et, d’autre part, la Cisjordanie de l’occupation israélienne. L’objectif final était d’établir un État national démocratique en Jordanie qui travaillerait à libérer toute la Palestine, sauvegardant la souveraineté des deux peuples et garantissant l’union entre les deux rives dans une stricte égalité.

Mis en forme dès 1972, le projet est entériné par le onzième Conseil National Palestinien (CNP) de janvier 1973. Le Front National Palestinien (Al-Jabha Al-Wataniyya Al-Filastîniyya) se considère alors comme l’organisateur de la résistance politique à l’occupation israélienne en territoires occupés. Une nouvelle élite politique, plus jeune et à la base sociale plus diversifiée que les notables pro-jordaniens traditionnels, se structure ainsi au sein du Front dont le comité central, clandestin, regroupe des personnalités de tous bords politiques. L’unité entre la Cisjordanie et la bande de Gaza y est manifestée par la présence d’un représentant de Gaza. En dépit des mesures successives de bannissement prises à l’encontre de ses membres par Israël, le Front poursuit ses activités jusqu’en 1977, soutenant les positions de l’OLP avec, néanmoins, une marque communiste prononcée : alignement périodique sur l’URSS, insistance sur le primat du combat politique sur la lutte armée, abandon rapide de l’idée de libération totale de la Palestine, etc. En 1973, le Front est à l’origine de l’abstention massive des Palestiniens aux élections municipales de Jérusalem et aux élections syndicales de la Histadrut. En 1976, il remporte, au nom de l’OLP, la grande majorité des sièges aux élections municipales de Cisjordanie. Les municipalités se trouvent ainsi transformées en une base de pouvoir quasi national sous la houlette de quelques figures charismatiques : Bassâm Al-Chak’a à Naplouse, Karîm Khalaf à Ramallâh, ‘Abd Al-Jawâd Sâlih à Al-Bîra. Malgré son indéniable efficacité, le Front, dominé par les communistes, se heurta néanmoins rapidement à la méfiance des instances palestiniennes de l’Extérieur, dominées par Fath, qui voulurent voir en lui une menace pour l’unicité de représentation du peuple palestinien. Sous la pression de l’Extérieur, le Front National disparut en 1977.

Les communistes jouèrent à nouveau un rôle de catalyseur de l’union nationale dans la résistance des territoires occupés aux accords de Camp David. Dès le voyage du président égyptien Anwar Sadate à Jérusalem, le Parti, auquel se joignent les partisans des FDLP et FPLP, lance en effet une initiative pour le rétablissement d’un Front National qui deviendrait le seul instrument politique de l’ OLP dans les territoires occupés. Fath manifeste alors de la réticence au vu de l’expérience passée. La crainte de voir évoluer la position jordanienne vers plus de compréhension à l’égard du processus en cours pousse néanmoins Fath à accepter de soutenir le projet. Après une période d’hésitation calquée sur l’évolution de la position de la Jordanie, les pro-jordaniens rejettent à leur tour publiquement les accords et rejoignent les nationalistes favorables à l’OLP .

Si le CNP de janvier 1979 accepte bien “le renforcement de la structure du Front National Palestinien de l’Intérieur” et décide “de lui donner toutes les formes de soutien politique et financier (...) afin de mobiliser les masses de notre peuple de l’Intérieur pour affronter l’occupation sioniste”, Fath fit immédiatement tout pour empêcher le fonctionnement réel du Front. Entre temps, les partisans du Front parviennent à outrepasser les réticences de Fath en fondant un circuit d’influence alternatif et semi-public, le Comité d’Orientation Nationale Palestinien (Lajnat Al-Tawjîh Al-Watanî Al-Filastînî), créé lors d’un grand rassemblement populaire tenu à Bayt Hanîna près de Jérusalem le 1er octobre 1978. Groupant les maires des grandes municipalités, ainsi que des universitaires, des syndicalistes, des animateurs de groupements sociaux et des dignitaires religieux, le Comité d’Orientation représente l’ensemble de l’éventail politique palestinien. Néanmoins, les personnalités proches de l’aile gauche de l’OLP l’emportent largement puisque trois des quatre membres de son comité exécutif proviennent du bureau du Front National : Bassâm Al-Chak’a, maire de Naplouse, Karîm Khalaf, maire de Ramallâh, et Haydar ‘Abd Al-Châfî, président du Croissant Rouge de Gaza ; Fahd Al-Qawâsma, maire d’Hébron, représente Fath. Le Comité d’Orientation animera la lutte contre l’occupation jusqu’en mars 1982, date à laquelle il est mis hors la loi, victime de la répression israélienne mais aussi du travail de sape mené par Fath à son encontre.

Au début de son fonctionnement les divergences entre Fath et la gauche se font à peine sentir. Les activités du Comité d’Orientation sont alors entièrement dirigées contre Israël et son plan d’autonomie, contre le traité de paix israélo-égyptien et la colonisation. Pourtant, en retrait de la scène publique, il ne se prive pas de critiquer la politique de Fath et envoie régulièrement des mémorandum en ce sens à l’Extérieur. Assez rapidement, il prend de l’audace et met à mal les décisions de Fath concernant la conduite de la lutte dans les territoires occupés. Dans la crainte que le Comité d’Orientation ne devienne l’intermédiaire obligé avec les territoires occupés au détriment de ses liens directs avec ses partisans et dans les limites imposées par le Parti Communiste et les FDLP et FPLP, Fath décide alors de s’attaquer à l’autorité du Comité d’Orientation en jouant de son contrôle de l’ OLP et de sa nouvelle alliance avec la Jordanie dans le cadre du Comité Conjoint Jordano-Palestinien. Mis en place au sommet arabe de Bagdad de 1978, ce dernier était destiné à financer la résistance à Camp David.

Le Comité Conjoint décide, ainsi, en février 1980 de contourner les municipalités contrôlées par les personnalités du Comité d’Orientation et jusque là seules habilitées à recevoir les fonds, en distribuant lui-même directement les aides aux institutions de son choix. La Jordanie, de son côté, s’attache également à réduire les prérogatives des maires en rouvrant, par exemple, un bureau jordanien des passeports en Cisjordanie (documents jusque là délivrés par les municipalités). Par une étrange convergence politique avec Israël qui lance alors son expérience des Ligues des Villages, elle décide également d’encourager le secteur rural demeuré plus éloigné que les milieux urbains des appels du nationalisme palestinien.

Parallèlement à sa politique de sape du Comité d’Orientation via le Comité Conjoint, Fath lance la course à la mise en place d’un large réseau associatif combinant activités caritatives et politiques dont les animateurs puissent lui servir de relais dévoués. Mettant à la disposition de ses partisans ses immenses ressources financières d’alors, Fath cherche ainsi à contrer directement les activités de ses concurrents jusque dans leurs places fortes traditionnelles. FPLP et FDLP développent à leur tour leur propre réseau tandis que les communistes, déjà bien implantés et contre lesquels en priorité l’offensive de Fath est menée, tentent de résister. Le milieu étudiant, syndical et féministe, mais aussi les domaines de l’éducation, de la santé ou encore de l’agriculture, se trouvent alors désormais mobilisés sur une base strictement organisationnelle (J. Hiltermann, 1991). Avec des mouvements de masse dits “de travail volontaire” (Al-’Amal Al-Tatawwu’î), qui sont autant d’associations écrans aux obédiences transparentes, le politique fait également son entrée dans les élections tenues tant dans les unions professionnelles que les syndicats ouvriers et les conseils étudiants :

Fath
Harakat al-Chabîba (Mouvement de la Jeunesse)
Kutlat al-Chabîba al-Tullâbiyya (Bloc Etudiant de la Jeunesse)
Lijân al-Mar'a li-l-’Amal al-Ijtimâ’î (Comités des Femmes pour le Travail Social)
Kutlat al-Chabîba al-’Ummâliyya (Bloc Ouvrier de la Jeunesse)

FPLP
Jabhat al-’Amal (Front du Travail)
Jabhat al-’Amal al-Tullâbî (Front Etudiant du Travail)
Lijân al-Mar'a al-Filastîniyya (Comités des Femmes Palestiniennes)
Jabhat al-’Amal al-Niqâbî al-Taqqadumî (Front Syndicaliste Progressiste du Travail)

FDLP
Kutlat al-Wahda (Bloc de l’Unité)
Kutlat al-Wahda al-Tullâbiyya (Bloc Etudiant de l’Unité)
Lijân al-’Amal al-Nisâ’î (Comités du Travail Féminin)
Kutlat al-Wahda al-’Ummâliyya (Bloc de l’Unité Ouvrière)

PCP
al-Kutla al-Taqaddumiyya (Bloc Progressiste) ou Kutlat al-Ittihâd (Bloc de l’Union)
Kutlat al-Ittihâd al-Tullâbiyya (Bloc Etudiant de l’Union)
Lijân al-Mar'a al-’Amila (Comités des Femmes au Travail)
Al-Kutla al-’Ummâliyya al-Taqaddumiyya (Bloc Syndical Progressiste)

Investis par le politique sur une base “partisane”, ces réseaux associatifs entretenaient du coup des relations ambiguës et contradictoires avec le Comité d’Orientation. Dans leur commune allégeance à l’OLP et par leur capacité à mobiliser la population en son nom, ils pouvaient, en effet, apparaître comme l’extension du Comité d’Orientation au sein du tissu social. Cependant, à la structure unitaire de ce même Comité d’Orientation s’opposait la diversité politique de ces réseaux aux contours calqués sur les dissensions organisationnelles internes à l’OLP et dorénavant institutionnalisées au sein des territoires occupés. Le Comité d’Orientation aura ainsi été le parrain et l’utilisateur de structures qui allaient certes assumer ses responsabilités en matière de mobilisation sociale mais au prix de la mise à mort de son objectif politique unitaire et autonome par rapport à l’Extérieur.

Démantelé par la répression israélienne (bannissement de figures emblématiques, dissolution des municipalités, etc.) et asphyxié financièrement et politiquement par l’Extérieur, le Comité d’Orientation Nationale disparut en 1982. Sanctionnant la mise à l’écart des vieux notables liés à la Jordanie comme des leaders charismatiques de la fin des années 1970, enfants trop turbulents de l’aspiration à une OLP unitaire et respectueuse des différences entre Intérieur et Extérieur, un nouveau leadership de l’Intérieur se constitue alors sur la scène publique dans la dépendance de l’Extérieur, dorénavant contrôlé par une alliance passée entre Fath et la Jordanie (J-F Legrain, 1990). Pendant les cinq années qui précèdent l’Intifada, l’occupation s’est ainsi trouvé “gérée” par Tunis via une cohorte d’affidés de l’Intérieur, la base comme les cadres profitant, via leur réseau associatif d’affiliation, des larges subsides dispensés par la Centrale alors richissime. En dépit de cette nouvelle soumission de l’Intérieur, la méfiance à son égard était telle que, contrairement aux habitudes prises au début de l’occupation, les intégrations dans les plus hautes instances de l’Extérieur des cadres de l’Intérieur bannis par Israël ont été de plus en plus rares tout particulièrement lors de l’Intifada, nouvelle expression, sous bien des aspects, des aspirations de l’Intérieur à faire entendre sa voix sur la scène interne palestinienne comme internationale.

Le Commandement National Unifié du Soulèvement (1988)

L’Intifada témoigne, en effet, à son tour d’une nouvelle tentative de mise en place par l’Intérieur d’une autonomie du politique vis à vis de l’Extérieur. Lancée quasi spontanément ([8]) dans la foulée des opérations du Jihad Islamique menées durant l’été et l’automne 1987 puis structurée par un Commandement National Unifié du Soulèvement-CNU (Al-Qiyâda Al-Wataniyya Al-Muwahhida li-l-Intifâda) qui se réclamait de l’OLP, la “révolte des pierres” avait constitué une rupture radicale avec l’occupation normalisée, “gérée” par l’ OLP, même si elle était aussi le fruit du travail de mobilisation opéré par la centrale palestinienne tout au long des vingt années qui avaient précédé. Les conditions de l’émergence du CNU, qui a formalisé les grandes lignes de la stratégie de l’Intifada, témoignent, en effet, de cette fracture/continuité. “Coalition de combat” des quatre grandes organisations membres de l’ OLP (Fath, FPLP, FDLP et PCP), le CNU est l’instrument d’un processus de dépossession de l’initiative politique par l’Intérieur au détriment de l’Extérieur. Ses acteurs bénéficiaires en sont les clandestins de second rang militants des réseaux associatifs et non l’ establishment de l’Intérieur : qu’il s’agisse de ses éléments les plus jeunes, universitaires et journalistes pour la plupart issus de la conurbation de Jérusalem-Ramallâh-Bethléem, comme les plus anciens, notables traditionnels qui avaient transféré leur allégeance de la Jordanie vers l’ OLP. Comme le Front National et le Comité d’Orientation, le CNU fait de son allégeance à l’ OLP la base de sa légitimité à réclamer son autonomie politique. A la différence des précédentes structures, néanmoins, l’initiative de cette création n’est pas venue cette fois du PCP mais de certains cercles du FDLP et de Fath, le PCP jouant, après coup, un rôle important de structuration.

Surprises par un événement dont elles n’avaient prévu ni l’explosion ni la capacité à durer, les instances dirigeantes de l’ OLP de l’Extérieur n’ont pu, dans un premier temps, que prendre acte de cette dépossession de l’initiative politique dont elles étaient parvenues jusque là à se conserver le monopole. Durant de nombreux mois, elles devinrent ainsi sur la scène internationale le simple relais de traduction politico-diplomatique d’événements qu’elles ne contrôlaient pas directement et de revendications qu’elles ne partageaient pas toujours. C’est, en effet, contre les ordres de l’OLP -Tunis que le CNU, en 1988, lance ses mots d’ordre de rupture avec toutes les structures de la normalisation interne (démission des maires palestiniens nommés par Israël et de certaines catégories d’agents palestiniens de l’administration “civile” israélienne -policiers et agents du fisc-) et externe (boycott des émissaires américains en visite à Jérusalem), et met en place les prémices d’une rupture de la dépendance économique (boycott des produits israéliens et construction de l’autarcie palestinienne en matière agricole et industrielle). Le CNU rejette également à cette époque l’hypothèse d’une délégation jordano-palestinienne commune dans une éventuelle conférence de paix. Parmi les revendications de l’Intérieur, l’Extérieur n’est parvenu qu’à bloquer l’appel à la démission adressé aux députés palestiniens à la Chambre jordanienne. Au delà de ces divergences, Intérieur et Extérieur se retrouvaient néanmoins dans une même fidélité aux objectifs ultimes de l’OLP, la revendication de l’édification d’un État palestinien indépendant aux côtés d’Israël à travers la tenue, sous les auspices de l’ONU, d’une conférence internationale.

En se donnant le CNU pour guide dans l’élaboration de la mobilisation, l’Intifada avait cassé la dépendance passive de l’Intérieur d’avec l’Extérieur. Créé par de jeunes militants à l’esprit indépendant, le CNU -clandestin- a su conserver son autonomie un certain temps tout en sachant, à l’occasion, intégrer quelques membres parmi les plus jeunes de l’ establishment -public-. Un jeu de participations tournantes lui permettait de se protéger de la répression mais aussi de profiter d’une certaine articulation sur cet establishment sans en être le prisonnier. Pendant toute une première année, dans un engouement romantico-révolutionnaire, des comités populaires, pour la plupart formés sur une base unitaire pluripartite, s’étaient également multipliés sous son égide à l’échelle des rues et des quartiers. Peu à peu, la politique politicienne devait néanmoins reprendre ses droits et la mobilisation se redessiner sur les clivages entre organisations.

La proclamation de l’État de Palestine par le CNP de novembre 1988 répondait bien évidemment aux aspirations de la majorité des Palestiniens de l’Intérieur comme à celles des membres du CNU. Mais en traduisant la mobilisation quotidienne dans les territoires occupés en termes de négociation sur la scène politique internationale, l’Extérieur (et du même coup l’ establishment public de l’Intérieur) recouvrait un rôle de premier plan au détriment de l’Intérieur clandestin. Un subtil équilibre s’établissait alors entre une diplomatie tout azimut de l’OLP -Tunis qui se revendiquait de l’urgence à répondre aux revendications de l’Intérieur et une intensification du soulèvement qui se voulait manifester son soutien aux démarches de l’Extérieur.

L’entrée dans le processus de négociation inauguré à Madrid après la Guerre du Golfe (septembre 1991) a pu faire croire, dans un premier temps et de façon bien fallacieuse, à la prépondérance renouvelée de l’Intérieur. Sur les injonctions israéliennes qui se refusaient à négocier officiellement avec l’ OLP, les membres “actifs” des délégations provenaient, en effet, exclusivement de Cisjordanie et de la bande de Gaza. Il ne s’agissait plus dorénavant du CNU clandestin, des concepteurs/acteurs directs du soulèvement, mais de l’establishment, non seulement rétabli dans ses prérogatives de l’avant-Intifada mais renforcé de la légitimité déléguée par le soulèvement lui-même. Ces sentiments de transfert de l’initiative politique étaient d’autant plus trompeurs qu’au delà même des ordres donnés par Tunis aux négociateurs, les véritables pourparlers passaient à partir de 1993 par les canaux clandestins de l’OLP tout entiers contrôlés par l’Extérieur. Il s’agissait en fait des cercles rapprochés de Yasser Arafat qui agissaient dans une opacité totale tant en direction de l’Intérieur que des instances de décision de l’Extérieur normalement exclusivement habilitées au sein de la Centrale palestinienne (M. Abbas, Sd. ; C. Boltanski et J. El-Tahri, 1997).

Epuisée par la répression et par les conséquences économiques de la conjugaison de vingt années de politique israélienne de mise en dépendance, de cinq années de désorganisation de la vie économique par les grèves générales, et de blocus économique à partir de 1991, déconcertée par la politique de profil bas adoptée par l’ OLP dans les négociations, et désespérée devant l’avancée massive de l’emprise israélienne sur les terres, la population palestinienne avait alors perdu le dynamisme du soulèvement. Le CNU, de plus en plus contrôlé par Tunis, avait également perdu sa capacité de mobilisation tandis que l’Intifada se trouvait piégée entre la routine absurde de symboles vidés de tout sens et les dérives de plus en plus violentes de groupes pour la plupart en rupture avec leurs commandements politiques (Panthères Noires ou Faucons de Fath, Aigles Rouges du FPLP , etc.).

L’autonomie de l’Intérieur avait ainsi vécu. Sarî Nusayba, d’ailleurs, l’un des pères idéologiques du soulèvement, membre à la fois de l’establishment et du premier CNU, n’hésitait pas, en juin 1993, à faire remonter la mort clinique de l’Intifada à quatre ans déjà, lorsque l’engagement dans le processus diplomatique avait confisqué toutes les énergies jusqu’à étouffer les timides tentatives de matérialisation de la désobéissance civile. Je la ferais remonter pour ma part à la Guerre du Golfe. En remettant leur sort entre les mains de Saddam Hussein, en effet, les Palestiniens -de l’Intérieur comme de l’Extérieur- avaient renoué non pas avec le modèle de libération immédiatement antérieur au soulèvement, là où les Palestiniens eux-mêmes étaient censés mener leur propre combat politique et militaire, mais avec le vieux modèle des années 1950-70 durant lesquelles ils s’étaient abandonnés entre les mains des régimes arabes.

Hamas et Jihad Islamique comme revendications renouvelées d’autonomie politique de l’Intérieur

La revendication d’autonomie politique de l’Intérieur, entre-temps, avait trouvé de nouveaux canaux d’expression, expressément structurés en dehors du cadre de l’unicité de représentation traditionnellement accordée à l’OLP. P our la première fois depuis 1967, en effet, la contestation de la ligne politique défendue par l’Extérieur comme de la place qu’il imposait à l’Intérieur passait par la création de nouvelles organisations aux bases idéologiques divergentes du nationalisme traditionnel. Comparables sous bien des aspects aux anciennes formations de guérilla de l’OLP (qui toutes avaient été créées dans les années 1960), puisque comme ces dernières elles préconisaient à la fois la lutte armée, le combat politique et la mobilisation sociale, les mouvements islamistes, apparus dès le début des années 1980, se structuraient en véritables formations de masse dans le cadre de l’Intifada ; fortes de leur réconciliation réussie entre le patriotisme et l’islam, elles pouvaient alors prétendre à l’héritage d’une OLP affaiblie par ses crises politiques et financières (Z. Abu Amr, 1994 ; J-F. Legrain, 1996-1 ; A. Rashad, 1993).

Dans son combat des trois décennies antérieures, l’ OLP avait fait du lien à la terre le fondement tant de l’identité de la personne que de l’unité de la nation au delà de la dispersion géographique, la récupération du territoire devenant le fondement de son action (J-F. Legrain, 1996-2). Loin de chercher l’anéantissement de ce patriotisme/nationalisme (wataniyya), les islamismes palestiniens ont de fait su l’intégrer tout en le réinterprétant et en s’associant à la résistance anti-israélienne après une décennie entière de quiétisme. Le Mouvement de la Résistance islamique -Hamas, la principale organisation de la mouvance islamiste palestinienne, pas plus que le Mouvement du Jihad Islamique en Palestine ne gomment en effet le territoire. Ils le placent seulement à un autre niveau que le fait l’OLP. Ce n’est pas la terre de Palestine du début du siècle -elle n’est plus- ni la Palestine raisonnée en territoires partagés qui est ainsi mise en avant mais une Palestine eschatologique bénie de Dieu de toute éternité. Il ne s’agit plus dès lors pour les islamistes d’une revendication de libération immédiate. La destruction d’Israël, de toutes façons, constitue une “inéluctabilité coranique” et les moyens d’y parvenir sont multiples et permanents. Ainsi, à la différence des nationalistes de l’ OLP, les islamistes ne font pas de la Palestine la source de l’identité mais le lieu de son épanouissement.

Dès lors dans la pratique, c’est aujourd’hui la viabilité de leur réseau associatif -comme lieu de réponse à la désintégration sociale et morale- qui prime, un réseau de facto expérimenté dans les limites de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Jaillis des territoires occupés mêmes, ces mouvements n’ont ainsi jamais accordé à leurs représentants de l’Extérieur, au moins en ce qui concerne Hamas, un statut comparable à celui du leadership nationaliste. En l’absence de base populaire à mobiliser ([9]), les responsables de Hamas à l’Extérieur n’ont fondamentalement qu’une fonction de représentants et d’émissaires. Lorsqu’à plusieurs reprises ils ont tenté d’imposer une ligne politique que l’Intérieur ne partageait pas, lors de la guerre du Golfe (J-F. Legrain, 1993), par exemple, ou plus récemment par des appels répétés à la vengeance lancé en 1996 par le représentant du mouvement à Beyrouth, l’Intérieur leur a manifesté l’ignorance la plus manifeste. En prise directe avec leur base de Cisjordanie et de la bande de Gaza, les islamistes sont ainsi parvenus à s’ériger en porte-parole privilégiés de l’Intérieur lorsqu’au début des années 1990 les initiatives prises par l’OLP sur la scène internationale connaissaient une vague de contestation sans précédent. L’OLP, contestée dans son fonctionnement comme dans ses principes, justifia alors sa lutte contre les islamistes en les délégitimant comme simples marionnettes des occupants dans un jeu politique palestinien qu’ils cherchaient à contrôler par sa division.

3 - Les néo-notables en Palestine autonome (1994-)

L’installation en 1994 à Gaza de l’Autorité palestinienne d’autonomie a donné le signal à toute une floraison de nouveaux partis (ou prétendus tels) (G. Hamad, 1996) tandis que, parmi les organisations de guérilla, celles qui avaient abandonné l’option militaire et soutenaient le processus d’Oslo établissaient leur siège à Gaza. La communauté internationale, soudainement enthousiaste à soutenir l’ OLP de Yasser Arafat seule à même de mettre en oeuvre les contraintes d’Oslo, ne pouvait que se satisfaire du discours de la “démocratie de partis” censée se construire en Palestine devenue autonome. Ses observateurs lors des élections du Conseil d’autonomie et de la présidence de l’Autorité exécutive en janvier 1996 n’avaient d’ailleurs d’autre mission que de conférer, sans examen approfondi, une légitimité issue d’un scrutin censé relever de la démocratie de type occidental ([10]).

La floraison de partis

Les vingt et quelque partis fondés dans le sillage d’Oslo sont susceptibles d’être classés, selon leur processus de fondation, en trois catégories. Si les uns, en effet, peuvent être considérés comme d’authentiques expressions d’une quête d’union nationale dans l’opposition aux accords d’Oslo, d’autres ne sont que le fruit de la tactique de désintégration menée par la nouvelle Autorité à l’encontre des forces politiques structurées de longue date mais hostiles à sa ligne politique et diplomatique ; d’autres, enfin, n’ont d’enracinement que local, éphémère conjonction des quêtes de reconnaissance publique de personnalités pour la plupart inconnues.

Dans le premier cas, l’initiative de la fondation de ces partis a été prise par des personnalités de l’Intérieur dont le passé leur avait octroyé une place reconnue sur la scène politique. Plus que de partis, leur projet visait à jeter les bases de formations trans ou multi-organisationnelles non sans fidélité à l’esprit unitaire des anciens Front National et Comité d’Orientation Nationale. L’appel à structurer l’opposition à Oslo se faisait ainsi au nom de la défense des principes traditionnels de l’ OLP et du passé de sa lutte. Bassâm Al-Chak’a, pour sa part, élu maire de Naplouse en 1976, ancien membre du parti Baath (pro-syrien) et figure centrale des Front National et Comité d’Orientation Nationale, appelait à fonder un Rassemblement Palestinien dans une opposition radicale tant à Madrid qu’à Oslo. Il visait ainsi à pousser le “Groupe des Dix” installé à Damas à se donner, quatre ans après sa formation, de véritables structures et à mettre en place un dispositif similaire dans les territoires occupés et autonomes. Haydar ‘Abd Al-Châfî, de son côté, compagnon de route du Parti Communiste de longue date, lui aussi figure centrale des Front National et Comité d’Orientation et ancien président de la délégation palestinienne aux pourparlers bilatéraux de Washington (1991-1993), fondait un Mouvement Palestinien de la Construction Démocratique. Soutien critique d’Oslo I mais opposant résolu à Oslo II, il visait à fédérer en un structure d’union nationale ([11]) non les organisations ( la différence de Bassâm Al-Chak’a) mais des individus, membres d’organisations ou de partis de l’ensemble de l’éventail politique ou indépendants soucieux de défendre tant le principe de l’échange de la paix contre les territoires que celui de la démocratisation de la vie politique palestinienne.

La décision ultime de fondation des partis de la seconde catégorie est revenue en fait à Yasser Arafat lui-même. Depuis longtemps, en effet, le chef de l’OLP fonctionne comme tête d’un réseau de clients individuellement redevables pour avoir obtenu de lui personnellement postes et subsides. Pareille politique s’attaque tant aux organisations qui lui sont hostiles, à qui il arrache certaines de leurs figures, qu’à Fath, son propre mouvement, qu’il maintient à un niveau de structuration suffisamment faible pour ne pas risquer de trop fortes revendications d’autonomie.

La mouvance islamiste, vivier de ses opposants les plus efficaces, a bien évidemment fait l’objet de multiples avances de la part du chef de l’ OLP (Al-Muharrir, Paris, 12/06/95 ; Al-Watan Al-Arabî, Paris, 16/06/95). En délicatesse avec son mouvement depuis son bannissement à Marj Al-Zuhûr (Sud-Liban) en 1992, Khadr Muhjiz, l’un des cadres de Hamas, s’est ainsi vu offrir la responsabilité d’une “police des moeurs” créée à sa mesure pour recruter d’éventuels transfuges du mouvement islamiste et concourir à assurer à la nouvelle Autorité une image islamique. Promu colonel et directeur au “ministère” de la Culture, il fonde un Parti de l’Union Nationale Islamique. Un autre membre de Hamas, Mahmûd Abû Dân, s’est vu offrir un poste de responsabilité au sein des services de renseignement. Il dirige un Mouvement de la Voie Nationale Islamique. Certains membres du MJIP ont également fait l’objet d’avances de la part de l’Autorité. Sâlih ‘Abd Al-’Al, un responsable du mouvement installé en Algérie devenu directeur général au “ministère” de l’Approvisionnement, crée un Front Islamique Palestinien, tandis que Fu’âd Chinyûra fonde un Mouvement de la Lutte Islamique en Palestine et ‘Abd Al-Hakîm Al-Sûtari un Mouvement de la Renaissance Islamique. Rien dans la lecture des plates-formes de ces multiples formations islamistes ne peut laisser entrevoir d’identité propre à chacune. Toutes accordent de facto un même soutien à l’Autorité et reconnaissent, en dépit de réserves, le principe selon lequel “l’accord israélo-palestinien est devenu une réalité objective (haqîqa wâqi iyya) que nul ne peut ignorer ou esquiver”. Le camp marxiste, lui aussi, fait l’objet d’avances comparables. Quelques personnalités ont ainsi quitté le mouvement de George Habache et fondé leur propre formation. Tandis que Khadr Al-Mughrabî et Yûsuf Al-’Ajramî créaient un Mouvement National pour le Changement, Yûsuf ‘Atwân fondait un Rassemblement National Démocratique.

A l’Extérieur, déjà, Yasser Arafat avait été à l’origine de scissions internes à diverses organisations membres de l’ OLP ou islamistes. Yâsir ‘Abd Rabbuh, adjoint de Nâyif Hawatmeh, avait ainsi quitté le FDLP pour rejoindre le courant central de l’OLP en fondant Fida. Jamîl Chahâda, responsable du FLA en Tunisie, créait un FLA -Commandement Provisoire en adhérant au processus de Madrid. Le FLPP, enfin, vivait écartelé entre une branche arafatiste dirigée par Samîr Ghawcha et une branche d’opposition animée par Khâlid ‘Abd Al-Majîd. Le chef de l’OLP s’était parallèlement acquis l’allégeance de certaines personnalités du Jihad islamique. Chaykh As’ad Bayyûd Al-Tamîmî, l’un des guides spirituels de la mouvance, fondait un Mouvement du Jihad Islamique-Bayt Al-Maqdis sur la cassette personnelle d’Abû ‘Ammâr, tandis que son fils Nâdir Al-Tamîmî, promu “vice-mufti de l’Armée de Libération de la Palestine”, recevait le grade de colonel ; le chaykh, deux de ses fils et son gendre devenaient alors membres du CNP. Fâyiz Al-Aswad, militant de base du Jihad dans les années 1980, offrait de son côté au chef de l’OLP un Mouvement du Jihad Islamique de Libération de la Palestine-Katâ’ib Al-Aqsâ, autrefois dirigé par Ibrâhîm Sirbil soupçonné de travailler pour les services jordaniens selon certains et israéliens selon d’autres. Avec l’installation de l’Autorité en zone autonome, toutes ces organisations, quasi dépourvues de base populaire à l’exception de Fida, ont transféré leur siège de Tunis à Gaza. Yâsir ‘Abd Rabbuh est devenu “ministre” de l’Information, de la Culture et des Arts, Samîr Ghawcha, “ministre” du Travail, Jamîl Chahâda, “vice-ministre adjoint” de l’Intérieur tandis que Fâyiz Al-Aswad se présente comme “membre de l’Autorité”.

D’autres partis, enfin, parfaitement inconnus de la population même à un échelon local, ne semblent avoir été fondés que pour répondre tant à la quête de reconnaissance publique de certaines personnalités de second rang qu’au souci de “pluralisme” partisan affiché par l’Autorité.

Dans ce contexte, le Parti du Salut National Islamique en Palestine fait figure de cas à part. C’est, en effet, parmi les anciennes organisations de guérilla et les mouvements islamistes encore impliqués dans la lutte armée anti-israélienne, la seule authentique tentative de transformation en parti politique en cours de réalisation. Depuis plusieurs années déjà, Hamas, comme bien d’autres formations, connaissait un débat interne sur l’opportunité du maintien de l’option militaire comme moyen toujours valable pour parvenir à une solution de la question palestinienne ou de son abandon au profit du seul combat politique et diplomatique. Cette dernière option impliquerait alors la transformation du mouvement en parti. L’Autorité, au nom de la défense d’Oslo, poussait officiellement vers ce choix et mena avec Hamas, dès son installation à Gaza et durant plus d’un an, toute une série de pourparlers sur le sujet. Après plusieurs ajournements, la création du Parti du Salut est enfin annoncée au printemps 1996. A la différence des autres nouveaux partis islamistes, le Parti du Salut ne constitue pas une scission initiée par quelques individus en mal de puissance. Ses 19 membres fondateurs, dont quatre sont détenus à l’époque dans les prisons palestiniennes et un cinquième en Israël, appartiennent tous, en effet, à Hamas qui ne les expulse pas de ses rangs. Tout laisse penser que le nouveau parti, qui souligne son refus de constituer une alternative à Hamas, agira plutôt officieusement en son nom dans le cadre du nouveau système que constitue l’Autorité, une situation comparable sur certains points à celle qui règle en Jordanie les relations entre l’Association des Frères Musulmans et le Front d’Action Islamique. Tout en affirmant qu’il “rejette les accords injustes signés avec l’ennemi israélien, qui ont été imposés à toute la région et ne satisfont pas les exigences minimales du peuple palestinien”, le Parti du Salut manifeste sa disposition à intégrer le “gouvernement” palestinien “afin de prendre part à la construction du pays”.

Pareille transformation des anciennes organisations de guérilla en véritables partis politiques pouvait apparaître comme d’autant plus urgente que la lutte armée était devenue un mythe. En ce qui concerne Fath, l’initiative dans le domaine vint de l’Intérieur. Une fois encore, la demande fut barrée par le leadership qui, tout en étant dorénavant installé dans les territoires autonomes, demeurait réticent à octroyer aux anciennes structures l’autonomie de fonctionnement habituelle à un parti, même de gouvernement. Un premier pas avait été franchi dès octobre 1991 lors de la conférence de Madrid. Sarî Nusayba et Ziyâd Abu Zayyâd, deux personnalités de Jérusalem, avaient alors lancé des Comités d’Action Politique (Lijân Al-’Amal Al-Siyâsî), destinés à servir de relais entre la délégation chargée de négocier et la base populaire de l’Intérieur. Ces comités étaient également conçus comme une forme transitoire dans le processus, jugé nécessaire et inéluctable par ses fondateurs, de transformation de Fath d’un mouvement de libération nationale doté d’une aile militaire en un parti politique de gouvernement. Faute de soutien de l’Extérieur et de cohérence à l’Intérieur, l’expérience échoua très vite ([12]). Une nouvelle tentative intervint en 1995, là aussi à l’initiative de certains cadres de l’Intérieur dont Marwân Al-Barghûthî, président du Comité supérieur du mouvement dans les territoires occupés et autonomes. Elle échoua, une fois encore, par le refus tant de l’ancien leadership de l’Extérieur que de certains de ses alliés de l’Intérieur. Le FPLP, de son côté, fit preuve du même refus. Les “Comités liberté et indépendance” que certains de ses membres avaient décidé de créer en 1992, sur le modèle des Comités d’Action Politique de Fath, sont demeurés au rang de simple projet. Quatre ans plus tard, Riyâd Al-Mâlkî, enseignant à l’université de Bir Zeit et porte-parole officieux du FPLP à l’Intérieur, après s’être montré partisan de la transformation de son mouvement en parti et avoir tenté de présenter sa candidature lors des élections de janvier 1996, est à la fois contraint de se retirer et expulsé du FPLP.

Les élections pour le Conseil d’autonomie

Le dispositif institutionnel dans lequel se sont inscrites le 20 janvier 1996 l’élection pour le Conseil palestinien, organe suprême de l’autonomie, et celle du Président de l’Autorité exécutive se trouve défini dans l’Accord intérimaire israélo-palestinien négocié à Taba et signé à Washington le 28 septembre 1995. Le suffrage, direct, s’est effectué selon un mode de scrutin majoritaire à un tour. Pour l’élection du Conseil, les candidatures pouvaient être présentées soit à titre individuel, soit sur une liste présentée par un parti, une coalition de partis ou une coalition de candidats indépendants. Un mode de scrutin dans le cadre de circonscriptions territoriales a été retenu, dans la tradition jordanienne sans toutefois en reprendre la carte d’avant 1967. Dans 3 des 16 circonscriptions, le scrutin était uninominal, chacune n’étant doté que d’un seul siège à pourvoir. Dans toutes les autres circonscriptions, le scrutin était plurinominal, l’élection devant pourvoir de 2 à 12 sièges. La règle de la victoire des candidats arrivés en tête dans la limite des sièges à attribuer était limitée par l’établissement de quotas confessionnels ([13]).

La participation massive à cette élection (près de 80%) à laquelle les partis et mouvement d’opposition, islamistes comme nationalistes, avaient pourtant officiellement refusé de participer et la victoire en forme de raz-de-marée des membres des listes officielles de Fath (51 des 88 sièges) ([14]) ont été unanimement interprétées comme un désaveu des opposants au processus d’Oslo d’autant plus flagrant que Yasser Arafat emportait la présidence de l’Autorité d’autonomie avec plus de 87% des suffrages. Les analystes, dans leur ensemble, ont ainsi fait de l’électeur palestinien un “votant rationnel” dans le cadre d’une élection supposée avoir été totalement idéologisée, politisée.

La représentation graphique en nuages de points issue de l’analyse factorielle des correspondances mise en oeuvre sur les tableaux de contingence que constituent les résultats des élections du conseil d’autonomie (bureaux de vote/candidats) montre pourtant, sans laisser place à la moindre hésitation, que le facteur politique, au sens d’appartenance à une liste ou même de simple réputation d’appartenance ou de proximité vis-à-vis d’un parti ou d’une ligne politique identifiable, n’apparaît jamais comme prépondérant dans la construction de la cohérence des manières de voter ([15]). Dans la totalité des cas, en effet, c’est le lien géographique entre le bureau de vote et l’origine (plus que le domicile habituel) du candidat qui rend compte du vote. Par leur choix, donc, les électeurs n’ont d’aucune façon cherché à signifier soutien ou condamnation des accords d’Oslo ou de la ligne politique affichée par l’Autorité (J-F. Legrain, 1997).

L’ethno-localisme comme clé d’interprétation du scrutin

L’ethno-localisme apparaît bien comme l’avoir partout emporté sur les autres niveaux de l’identité, qu’ils soient confessionnels, sociaux ou politiques (en termes d’appartenance à une organisation ou à une liste).

Ainsi, dans les circonscriptions où des sièges chrétiens ont été réservés, l’identité confessionnelle n’apparaît jamais comme suffisamment forte pour amener l’électeur à transgresser les limites géographiques de l’origine des candidats en accordant son vote à un candidat de même confession mais “étranger”. Dans les cas de Bethléem, Bayt Jâlâ et Bayt Sâhûr, par exemple, le vote confessionnel, s’il a eu lieu, s’est opéré dans les seules limites municipales, les échanges de voix trans-communaux n’ayant été que marginaux. En l’absence de l’identification confessionnelle des électeurs, il est évidemment impossible de dresser une carte infaillible du “vote chrétien” (ou musulman). Localisme et confessionnalisme ont pu éventuellement se conjuguer dans un vote chrétien de Bethléem, par exemple, pour les seuls candidats chrétiens de Bethléem (et, en contrepoint, un vote musulman pour les seuls candidats musulmans de la ville). Néanmoins, le décompte des suffrages de villes à grosse majorité chrétienne comme Bayt Jâlâ ou Bayt Sâhûr ne laisse pas apparaître de disproportion considérable dans les voix portées sur les candidats selon leur confession. Tout laisse penser qu’appelés à pourvoir deux sièges musulmans et deux sièges chrétiens, les électeurs chrétiens -ou musulmans- n’ont pas donné leurs voix à quatre candidats exclusivement de leur confession même si la tendance est cependant esquissée. Le fait que les villages exclusivement musulmans n’ont pas ou peu voté pour des candidats chrétiens ne désigne pas nécessairement un vote confessionnel mais peut aussi bien renvoyer au réflexe localiste commun ([16]).

Le scrutin montre également que les ventilations habituellement opérées par la sociologie selon le clivage villes/villages/camps de réfugiés, ou encore réfugiés/autochtones (muwâtinîn), bien que renvoyant à une indéniable et profonde réalité, sont trop grossières. Les villages, face à la ville et aux camps, comme les camps face à la ville et aux villages, loin de faire cause commune, se distinguent généralement entre eux. Si, en effet, l’analyse en nuages de points laisse bien apparaître dans chacune des circonscriptions des ensembles distinguant, en situation d’opposition/connivence, ville, camps et villages, des sous-ensembles, plus ou moins nombreux mais tout aussi nettement définis, se laissent dessiner. Ainsi l’appartenance à la ville, aux camps ou aux villages ne débouche-t-elle pas nécessairement sur un vote citadin, villageois ou réfugié absolument cohérent. Dans une logique grossière, les camps (G. Bisharat, 1994), par exemple, habituellement présentés comme les hauts lieux de la conscience politique, auraient du soit manifester une identité de réfugiés face aux populations “autochtones”, demeurées en place après 1948 et 1967, et faire cause commune entre eux, soit témoigner de leur engagement organisationnel par un vote de liste. Tel n’a pas été le cas puisque dans les camps, comme partout ailleurs, les voix ont été données aux candidats locaux au mépris des contradictions de leurs affiliations politiques et dans une conscience affichée de différences entre camps. Un tel comportement souligne que les camps, loin de constituer une rupture définitive d’avec l’ordre traditionnel des villes et villages d’avant 1948, en sont aussi la reconstruction ; le regroupement par quartiers dans les camps des réfugiés d’un même clan, d’un même village, d’une même région en avait dessiné les bases dès la fin des années 1940, début des années 1950 ([17]).

Paradoxalement, en dépit des bouleversements politiques, démographiques et économiques si profonds depuis le début du siècle, le vote de janvier 1996 trouve sa seule cohérence, et ce à un très haut degré, dans l’agrégation des candidats, d’une part, selon le lieu d’origine de leur famille et des bureaux de vote, d’autre part, selon la géographie, le tout renvoyant, pour ce qui concerne la Cisjordanie, à la carte ottomane des nâhiyya des dix-huitième et dix-neuvième siècles. La nâhiyya constituait dans les campagnes la plus petite unité administrative ottomane, groupe de villages dirigé par un chaykh al-nâhiyya supposé assurer à la fois l’ordre et la sécurité, percevoir les impôts (en tant que multazim) mais également arbitrer les conflits. Formellement objet d’une nomination par le gouverneur de la province, la charge de chaykh al-nâhiyya, en Palestine, était devenue un privilège quasi héréditaire réservé à la famille qui, dès le dix-huitième siècle, avait su s’assurer la domination de la région. A partir de leur petit palais fortifié situé au coeur de la nâhiyya, ces chaykhs s’étaient ainsi constitué des pouvoirs quasi autonomes. Tout au long du dix-neuvième siècle, la Porte a tenté de rogner cette autonomie en mettant en place une administration centralisée dont le représentant situé au plus petit niveau régional serait le mukhtâr (G. Baer, 1982). Le pouvoir du chaykh al-nâhiyya, ou plutôt de la famille dont il était traditionnellement issu, n’a pourtant jamais cessé d’exister au sein de son cercle habituel d’influence, permanence que le vote de janvier 1996 permet de tracer jusqu’à nos jours tout particulièrement dans le nord de la Cisjordanie qui correspond au Jabal Nâblus traditionnel. Cette préférence quasi exclusive accordée aux candidats originaires de leur propre quartier, village ou camp au mépris de leur orientation politique a d’ailleurs conduit bon nombre d’électeurs, partout où le scrutin était plurinominal, à renoncer à se prononcer sur l’ensemble des sièges à pourvoir dès lors qu’ils avaient voté pour les candidats du cru. De façon générale, moins la ville, le camp ou la nâhiyya proposait de candidat du cru, moins les électeurs ont accompli leur devoir électoral en entier préférant laisser leur bulletin en grande partie en blanc plutôt que de voter pour des “horsains” ([18]) quand bien même ils partageraient un même idéal politique.

L’absence de politisation partisane : une réalité récusée et pourtant consensuelle

Les authentiques structures de l’opposition tant islamiste (Hamas et MJIP) que nationaliste (FDLP, FPLP) ayant décidé de ne pas entrer officiellement dans la course à l’élection, les seules organisations dotées d’une véritable idéologie propre et d’une base mobilisable sur un programme se retrouvaient peu nombreuses à entrer en lice. Fath et PPP ex-Communiste, en réalité, répondaient seuls à ces critères, de même que Fida mais dans une moindre mesure au vu de l’étroitesse de sa base. Les deux premières sont d’ailleurs les seules forces politiques à avoir pu présenter des candidats dans l’ensemble des circonscriptions pour Fath et dans 12 des 16 circonscriptions pour le second, les autres n’étant parvenu à présenter de candidats que dans un nombre très limité de circonscriptions. Si l’existence des FLPP (tendance Ghawcha), FLP et FLA-CP ne peut être mise en doute, leurs structures locales ne sont en fait que des greffes récemment opérées par les cadres de l’Extérieur qui avaient pu s’installer à Gaza avec Yasser Arafat mais encore en mal d’enracinement pour n’avoir jamais véritablement existé auparavant. Les autres listes, pour la plupart simples coalitions éphémères et locales d’exclus des listes officielles de Fath (comme le Rassemblement National Palestinien à Jérusalem, le Bloc Indépendant de la Liberté et de l’Indépendance à Naplouse ou encore le Bloc de l’Avenir à Jérusalem) ou émanations de quelques uns seulement des nouveaux “partis” aux cadres récemment arrachés par l’Autorité à leurs anciennes organisations d’opposition, ne pouvaient guère répondre aux critères de définition d’un parti politique ni même d’un véritable mouvement. Quant au Mouvement Palestinien de la Construction Démocratique de Haydar ‘Abd Al-Châfî, trop jeune sans doute, il a échoué à drainer les oppositions non au processus de négociation mais à ses conditions d’exercice telles que dessinées par Oslo II. Dans un tel contexte d’étroitesse du champ politique organisé participant à l’élection et d’inflation des candidatures, il n’est donc pas étonnant que 497 des 672 candidats se soient présentés sans étiquette même si bon nombre d’entre eux étaient connus comme proches ou même membres d’organisations (Fath dans la grande majorité) ([19]).

Le refus de charger politiquement (au sens de l’idéologie) cette élection manifesté par les votants se retrouve au niveau tant des candidats que de l’Autorité. En l’absence des grandes forces politiques d’opposition, rares en effet ont été les candidats, à l’exception de ceux du PPP, à avoir mis en avant un véritable programme politique. La plupart se sont contentés, et les encarts dans la presse en témoignent, de lieux communs sur la revendication d’un État palestinien avec Jérusalem pour capitale ou encore sur la démocratie à construire, slogans qui n’avaient rien à voir avec d’éventuels clivages politiciens. Tous les candidats, par ailleurs, ont porté une attention prioritaire sur la mobilisation familiale et locale, témoignant ainsi à l’avance de leur juste compréhension des enjeux de cette élection qui contredisaient pourtant leur discours “moderne” sur l’engagement politique idéologique. Tous les returnees, par exemple, ces Palestiniens qui n’avaient jamais vécu en Cisjordanie ou à Gaza depuis 1967 mais qui avaient bénéficié de la part d’Israël d’un droit au retour individuel au côté de Yasser Arafat et dont bon nombre étaient titulaires de postes “ministériels” ou de la haute fonction publique à Gaza, ont présenté leur candidature dans les circonscriptions de leurs attaches familiales. Dans la totalité des cas, les suffrages dont ils ont bénéficié ont été massivement regroupés dans les villages de leur clan. A l’exception de Marwân Kanâfânî, porte-parole de Yasser Arafat, aucun returnee à la famille originaire des régions passées sous souveraineté israélienne en 1948, même titulaire de postes d’importance au sein de l’Autorité, n’a, par ailleurs, quêté les suffrages des électeurs des territoires occupés en 1967( [20]). De la même manière, la plupart des candidats “déracinés” pour des raisons professionnelles ou familiales ont présenté leur candidature dans la circonscription d’origine de leur clan où chacun en général jouit encore d’une vieille maison familiale, plutôt que dans celle de leur domicile habituel, même ancien. Lorsque les deux endroits se trouvaient dans la même circonscription, le nombre de suffrages recueillis dans le lieu d’origine l’emportait toujours sur celui de leur résidence.

L’Autorité palestinienne elle-même a encouragé ce réflexe d’ethno-localisme. Lors du débat sur le mode de scrutin, Yasser Arafat, en effet, a écarté les projets défendus par les partisans de sa politisation et basés sur le modèle israélien, une proportionnelle dans une circonscription unique. En adoptant un mode de scrutin tenu dans le cadre de circonscriptions territoriales, l’Autorité faisait passer les allégeances individuelles, familiales et locales devant les choix politiques. La création en Cisjordanie de nouvelles circonscriptions (Jéricho, Salfît, Tûbâs) inexistantes à l’époque hachémite comme le découpage de la bande de Gaza (par exemple la coupure entre les camps de Châtî’, rattaché à Gaza-ville, et de Jabâlyâ, pôle de Gaza-nord), visaient à exploiter au mieux les localismes. Localisme géographique, bien évidemment, puisque les limites des bureaux de vote s’inscrivaient dans le découpage des communes, mais aussi, dans certains cas, localisme de clan. Dans la circonscription de Gaza-centre, par exemple, les bédouins de la tribu Abû Middayn ont bénéficié d’un bureau de vote séparé, comme les Rachâyda dans la circonscription de Bethléem, ou encore les Rammâdîn et les Ka’âbna dans celle d’Hébron. Les membres du clan Al-Sahîrî, installés à cheval sur les circonscriptions de Khân Yûnis et de Gaza-centre, ont, pour leur part, obtenu de tous pouvoir voter dans la circonscription de Khân Yûnis du fait que la majorité de leurs terres relevait d’Al-Qarâra ; à la différence des Abû Middayn, les Al-Sahîrî ont néanmoins échoué à obtenir un bureau de vote réservé à leurs membres.

De façon générale, les hamûla ([21]) ont cherché parallèlement à ne présenter, dans la mesure du possible, qu’un seul candidat issu de leurs rangs. A Bethléem, par exemple, Ilyâs Frayj, qui dirige la municipalité depuis 1972, a désespérément essayé de décourager la multiplicité de candidatures présentées par cinq chrétiens, dont son propre fils, membres du même clan ‘Anâtra ; chacun ayant maintenu sa candidature, aucun n’a été élu. Dans certains cas, de véritables primaires ont même été organisées au sein de villages, familles ou camps. Ainsi le “Comité social de facilitation des opérations des élections” du camp de Khân Yûnis a-t-il organisé dans le diwân de l’une des hamûla du camp, les Ahl Abû Hatab, une primaire qui a désigné sept candidats, la circonscription étant dotée de huit sièges à pourvoir ; quatre parmi les élus de ces primaires présenteront leur candidature aux élections générales.

La primauté du local, enfin, ne pouvait qu’être entretenue par la politique israélienne systématique de démembrement des territoires occupés et de dislocation du peuple palestinien. En interdisant aux Palestiniens des zones autonomes non munis de cartes spéciales distribuées au compte-goutte l’accès à son territoire (et à Jérusalem-Est annexée), Israël a isolé entre elles bande de Gaza et Cisjordanie, mais également Cisjordanie du nord, Jérusalem-Est et Cisjordanie du sud. En multipliant les statuts discriminants, Israël mettait à mal l’unité du peuple palestinien conduisant les gens (Palestiniens de citoyenneté israélienne, Palestiniens réfugiés de la guerre de 1948, Palestiniens déplacés lors de la guerre de 1967, Palestiniens ayant perdu leur droit de résidence dans les territoires occupés et/ou à Jérusalem-est, Palestiniens de Jérusalem-est annexée, et aujourd’hui Palestiniens des zones autonomes de catégorie A et Palestiniens des zones de catégorie B, sans parler du cas à part de Hébron I et Hébron II) ([22]) à se replier sur la défense de leurs intérêts catégoriels.

Les néo-notables, intermédiaires entre l’Autorité et la population

L’analyse factorielle des correspondances appliquée à l’élection de janvier 1996 corrobore ainsi les thèses de Majdi Al-Malki, qui, à partir du cas de trois villages étudié ces dernières années, “[constate] la persistance du rôle socio-économique et politique du clan et de ses chefs” en Cisjordanie (M. Al-Malki, 1994). Elle permet également d’affirmer que, loin d’une structuration du politique en partis sur une base idéologique et une autonomie de fonctionnement liée à une société civile, nous sommes aujourd’hui en Palestine en présence de ce qu’Albert Hourani, dans une étude devenue un classique de la Palestine des tanzimât, avait défini comme la “politique des notables” (A. Hourani, 1968). La nouvelle Autorité, comme la Porte au dix-neuvième siècle et plus tard le pouvoir hachémite, se comporte en centre tandis que la population demeure dans un état de périphérie, la médiation entre les deux se trouvant assumée par des “notables”.

Caractérisant la société villageoise de Cisjordanie, Majdi Al-Malki affirmait que “les clans et les relations familiales étendues se sont tour à tour affaiblis et reconsolidés en étroite relation avec le changement et la conjoncture politique et économique. Pendant les vingt-six ans d’occupation israélienne, la dissociation ou la polarisation clanique ont été essentiellement un mécanisme d’adaptation aux changements permanents et brutaux qui ont frappé la structure sociopolitique villageoise et un moyen de répondre aux pressions extérieures exercées sur la société paysanne”. L’étude des comportements électoraux de janvier 1996 montre qu’une telle sociologie, pourtant habituellement disqualifiée au nom de la modernisation de la société palestinienne (comme le fait R. Brynen, 1995), peut non seulement s’appliquer aux villages mais également, dans une moindre mesure certes mais néanmoins bien prégnante, aux villes et aux camps de réfugiés des territoires occupés et autonomes ([23]). Plus que d’une ‘ asabiyya (solidarité) de hamûla, cependant, il convient dorénavant de parler d’une ‘asabiyya à base locale, vécue en Palestine en termes de jihâwiyya (S. ‘Abd Al-Jawwâd, entretien personnel, 1997). La notion de “polarisation clanique” se trouve ainsi élargie en “ethno-localisme” comme base des nouveaux espaces de solidarité (O. Roy, 1997).

En conférant, dans le cadre d’une élection nationale, au lien clanique et à l’appartenance à une communauté locale la priorité sur l’allégeance à un parti ou à une ligne politique, électeurs, candidats et Autorité ont manifesté l’inachèvement du processus de construction nationale palestinienne conçue en terme d’État-nation. Leur consensus en la matière a ainsi exprimé la permanence de la dichotomie du politique entre le pouvoir, toujours extérieur, et la population, mais également l’intégration du modèle par l’ensemble des acteurs. Enracinés dans les clans et articulés sur le pouvoir, les élus au Conseil d’autonomie fonctionnent ainsi comme les néo-notables de la société politique palestinienne.

Les deux bases de l’influence politique des notables définies par Hourani comme nécessaires à l’établissement d’une “politique des notables” demeurent, en effet, d’actualité. Aujourd’hui comme au dix-neuvième siècle, les notables “doivent posséder un “accès” à l’autorité, et ainsi être capable de conseiller, d’avertir, et en général de parler pour la société ou une partie d’entre elle à la cour du dirigeant”. Ils doivent, parallèlement, “avoir un certain pouvoir social propre, quelle que soit sa forme ou son origine, qui n’est pas dépendant du dirigeant et leur donne une position de leadership accepté et “naturel””. L’accès à l’autorité des notables d’aujourd’hui se fait via les réseaux associatifs et politiques qu’ils ont contribué à fonder et à faire fonctionner de longue date. Tous jouissent par ailleurs soit de la fortune et/ou du passé de leur hamûla, soit de leur qualité d’ancien combattant.

La radicale transformation des trois conditions que Hourani définit comme favorisant l’émergence d’une “politique des notables” donne, en revanche, un tour paradoxal à la situation actuelle. Un tel type de politique aurait ainsi tendance à apparaître, selon Hourani, “quand une société est ordonnée selon des relations de dépendance personnelle”. Aujourd’hui, pourtant, l’artisan citadin produisant principalement pour des patrons patriciens et les paysans produisant pour des propriétaires, cités par Hourani comme base de ce type de relation, n’existent plus. Effectuée dans le cadre d’une occupation militaire, l’introduction de l’économie de marché n’aurait ainsi peut-être pas eu les mêmes conséquences qu’ailleurs, les liens personnels devenant les seuls garants de la survie de la nation. En affirmant, par ailleurs, que la “politique des notables” apparaît “quand la société est dominée par des notables citadins”, Hourani nous suggère un autre paradoxe. Pour la première fois de leur histoire, en effet, les réfugiés ont obtenu le droit de vote, entrant ainsi de plain pied dans le cercle de représentation politique de l’Intérieur d’où ils avaient été systématiquement exclus par les notables autochtones. Les villageois, pour leur part, par leur participation massive à l’Intifada ont eux aussi acquis une intégration certaine à la vie politique jusque là confisquée par les citadins. L’intégration de la société palestinienne se ferait ainsi sous le mode d’une “citadinisation” (S. Tamari, 1995, analyse le phénomène en termes contraires) du mode de fonctionnement des élites sans pour autant déboucher sur une intégration entre le pouvoir et la population. Autre paradoxe, enfin, lorsque Hourani affirme que la “politique des notables” apparaît “lorsque ces notables jouissent d’une certaine liberté d’action politique”. Aujourd’hui, en effet, prise entre le carcan des accords d’Oslo et une Autorité de plus en plus lestée des pratiques autoritaires de son président, la liberté des nouveaux notables se retrouve bien à l’étroit.

Désigner le jeu politique de la Palestine d’aujourd’hui en termes de “politique de notables” ne signifie évidemment pas qu’il y aurait permanence d’une société traditionnelle, comme figée, dans un “État” moderne. Les récentes élections nous amènent au contraire à prendre conscience de l’ampleur des modifications opérées dans l’espace politique et territorial par le fait de l’État, ou plutôt de son faux-semblant d’aujourd’hui qu’est l’Autorité. C’est, en effet, dans le cadre de cette modernité que les réseaux d’allégeances se recomposent dans un système de notabilités renouvelées. Hourani a bien souligné que, selon les circonstances, la fonction de notables a pu être assurée par des groupes dotés de différentes sortes de pouvoir social, ulémas au pouvoir dérivé de leur position religieuse, chefs de garnisons locales, ou encore notables séculiers, individus ou familles, au pouvoir enraciné dans un passé politique ou militaire, la mémoire d’un ancêtre ou le contrôle de richesses.

Aujourd’hui en Palestine, en effet, nous assistons à un profond bouleversement de la représentation des hamûla. Ainsi, certains des grands clans traditionnellement dotés d’un pouvoir de représentation auprès de l’autorité centrale n’ont pas su conserver leur place par l’élection (je ne vise évidemment pas ici les grands noms de la côte méditerranéenne écartés du pouvoir local dès 1948 du fait de la dispersion). Leur capacité de maintien a varié selon les régions. Si, en effet, la société du nord de la Cisjordanie comme celle d’Hébron a manifesté une certaine continuité dans les allégeances claniques et les représentations du passé, les populations de la région centre, et tout particulièrement de Jérusalem, ont rompu avec ce passé. Dans le nord, les Masrî, Jarrâr, Chak’a et Kîlânî ont obtenu des sièges au Conseil. Les ‘Abd Al-Hâdî, en revanche, ont disparu comme les Duwaykât, Nimr et autres Tûqân. Dans la région d’Hébron, les Natcha, Qawâsma, Mach’al et ‘Amrû siègent eux aussi à la Chambre de Gaza mais les Ja’barî, Muhtasib et Tamîmî y sont absents. De Jéricho/Abû Dîs, un Arîqât, comme il se doit, est présent, comme un Barghûthî de Ramallâh, toutes ces familles ayant traditionnellement occupé des postes de chaykh al-nâhiyya. L’absence, du fait du suffrage universel, de représentants de certaines grandes hamûla, sans doute jugée préjudiciable au bon fonctionnement du jeu social ([24]) s’est trouvé compensé par des nominations à des postes de “ministres” (Nachâchîbî de Jérusalem), de directeurs généraux de “ministère” ou encore de membres du CEOLP (Ghawcha, Nachâchîbî et Husaynî de Jérusalem, Aghâ de Khân Yûnis) ou de gouverneurs de provinces (Ja’barî).

D’autre part, au sein des grandes hamûla encore présentes dans le jeu politique central, leur représentant n’est plus forcément issu de leurs branches les plus riches ni n’émerge nécessairement du centre de la hamûla. Aucun des Barghûthî candidats élus ou non aux élections n’est, par exemple, un chef au sein du clan. Marwân, l’élu au Conseil d’autonomie, est un jeune cadre de Fath qui a gravi les échelons du mouvement de Yasser Arafat par ses activités au sein du conseil étudiant de l’université de Bir Zeit avant l’Intifada et ensuite par ses responsabilités politiques en tant que banni des territoires occupés. Mustafâ, son rival malheureux aux élections, est lui aussi un jeune cadre politique, qui a fait ses armes au sein du PPP en tant qu’animateur de ses réseaux associatifs dans le domaine de la santé (Union of Palestinian Medical Relief Committees). Bachîr, l’actuel “ministre” de l’Industrie, est un ancien journaliste, secrétaire-général du PPP.

Dans la logique d’une “politique de notables”, plus que l’âge, la richesse, la profession ou la fonction sociale au sein de la société globale, plus même que la fonction traditionnelle de représentation de la hamûla (-[25]), plus aussi que le passé combattant, un lien antérieur et à l’efficacité reconnue avec le pouvoir et son bras organisationnel -Fath- fonctionne comme le meilleur garant du vote de la hamûla et de ses alliés locaux à la faveur de certains de leur membres plutôt qu’à d’autres. A Ramallâh comme à Jéricho, par exemple, les Barghûthî et les Arîqât ont préféré Marwân et Sâ’ib, en prise directe sur le pouvoir par leurs fonctions respectives de président du Comité supérieur de Fath et de “ministre” des Collectivités locales, à Mustafâ et Dâ’ûd. Hautement respectés pour leurs activités patriotiques comme animateur du plus important réseau de santé des territoires pour l’un, et ancien banni au long militantisme politique, pour l’autre, Mustafâ Barghûthî et Dâ’ûd Arîqât, pour ces activités mêmes menées comme opposants à Fath en tant que hauts responsables du PPP, ont été suspectés d’incapacité à faire profiter la hamûla et la communauté locale des dividendes de leur présence au sein du Conseil.

Dans un système de “politique des notables”, voter pour un membre de l’opposition n’a de sens que si aucun autre candidat issu de la hamûla ou de ses alliés locaux se présente. Chaque “député” au centre du pouvoir représentant les intérêts de sa communauté d’origine, voter pour un candidat issu de la ville, du camp ou des villages rivaux n’a aucun sens quand bien même ce candidat défendrait des idées politiques partagées par le votant. Dès lors, la réticence de Hamas à se lancer dans la bataille des élections du Conseil d’autonomie pourrait renvoyer à une claire conscience de leurs enjeux réels. L’incapacité prévisible, en tant qu’opposition, à obtenir des sièges dans le cadre de la “politique des notables” serait immanquablement interprétée en termes de politique partisane comme une défaite de leur ligne idéologique. L’accusation a d’ailleurs été prononcée sur la base du taux de participation contre l’ensemble des forces d’opposition qui avaient boycotté le scrutin mais également sur la base de ses scores contre le PPP. De telles accusations ne servaient en réalité qu’à brouiller le jeu politique réel. En faisant croire à une élection idéologisée et à la prégnance du modèle des partis, les politiques -et les prétendus observateurs- n’ont cherché qu’à faire croire à un large consensus favorable aux accords d’Oslo. Ces analystes se privaient dès lors de toute capacité à appréhender l’étendue de la contestation bien réelle dans les territoires occupés et autonomes et que des élections, menées en dehors du système de la “politique des notables” permettent d’évaluer. Dans l’ensemble des élections professionnelles et estudiantines, en effet, à la différence de celles de l’autonomie, le vote est toujours exclusivement politique au sens partisan du terme (J-F. Legrain, 1992). Les électeurs y obéissent, en effet, à une stricte discipline de listes dans une scène politique réduite à une quasi bipolarité depuis le début des années 1990. Dans l’immense majorité des cas, Fath et Hamas s’y partagent à égalité la presque totalité des suffrages, ne devant leur victoire finale qu’à la négociation des voix, désormais marginales par le nombre mais centrales dans la construction des coalitions, obtenues par les FPLP , FDLP et PPP dans le camp nationaliste et par le MJIP chez les islamistes ([26]). Loin du théâtre des nouveaux “partis”, ces six organisations apparaissent ainsi comme les seules forces politiques structurées dotées d’une identité reconnue et capables de drainer une mobilisation populaire à l’échelle de l’ensemble des territoires occupés et autonomes et de l’ensemble des catégories socioprofessionnelles. En dépit de leur commune identité de mouvement de libération nationale doté d’ailes militaires -à l’exception du PPP - et de leur refus à se transformer en parti politique, elles seules répondent ainsi aux critères habituellement retenus dans l’identification d’un véritable parti.

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Dans un contexte des plus périlleux, la nouvelle Autorité palestinienne a donc décidé de jouer la continuité en menant une “politique de notables”. Elle s’insérait ainsi dans le jeu traditionnel entre un pouvoir monopolisé par un centre extérieur, Istanbul, Amman, OLP-Beyrouth puis Tunis, et une population toujours périphérique. Le comportement électoral de janvier 1996 a montré que la population des territoires occupés et autonomes, à l’encontre de son propre discours idéologisé comme celui du pouvoir, fonctionnait dans le cadre de cet ordre politique. L’envoi de néo-notables au Conseil d’autonomie constituait ainsi le mode “naturel” pour la population de l’Intérieur d’appropriation des nouvelles institutions -contrôlées par l’ancien leadership de l’Extérieur- et de partage des ressources afférentes. Néanmoins, passé l’instant de communion nationale que fut le scrutin, le système manifestait très rapidement ses limites et ses contradictions.

Bénéficiant dorénavant de la légitimité des urnes, les néo-notables, en effet, erraient entre la tentante mais dangereuse autonomie démocratique et la soumission à l’ordre dont la stabilité assurait leur survie. La critique répétée des pratiques autoritaires de l’Autorité par bon nombre d’entre eux n’a pas empêché le Conseil d’autonomie de se contenter de voter de simples “résolutions” adressées à l’exécutif sans aucun effet pratique. Néanmoins, en bloquant le débat sur la Loi fondamentale, véritable constitution provisoire pour la période intérimaire qui aurait du être la première loi adoptée par le Conseil, comme en ne “consultant” ce dernier sur l’accord d’Hébron de janvier 1997 qu’après sa signature avec les Israéliens, l’exécutif alimentait publiquement les reproches qui lui étaient de plus en plus fréquemment adressés.

Par ailleurs, la plupart des centaines d’associations, qui en d’autres époques avaient assuré sur une base partisane la médiation entre l’Intérieur et l’Extérieur dans l’ensemble des domaines de la vie sociale, se retrouvaient dorénavant dans un même consensus trans-organisationnel à dénoncer les tentatives de l’Autorité, jugées liberticides, visant à redéfinir leur rôle. Réunies dans un Palestinian Non Governmental Organizations Network (PNGON), un certain nombre d’entre elles dénonçaient, au nom de la défense des droits de la société civile, de nouvelles confédérations constituées d’ ONG entièrement contrôlées par l’Autorité et d’organismes gouvernementaux.

Ainsi, en accordant à Yasser Arafat plus de 87% de ses suffrages lors de l’élection à la présidence de l’exécutif palestinien, la population désignait le lieu du pouvoir réel au sein de la sphère palestinienne. En envoyant des néo-notables au Conseil d’autonomie, elle entendait quérir des ressources auprès de ce pouvoir central. Mais en accordant périodiquement dans les élections idéologisées la majorité de ses voix aux organisations de l’opposition et en intégrant de plus en plus les réseaux associatifs (tout particulièrement ceux de Hamas en expansion), elle indique avec force que l’intégration de la société politique palestinienne n’est encore qu’un voeu, Yasser Arafat et son Autorité, en dépit de leur installation à Gaza, étant toujours vécus comme un leadership de l’Extérieur.

Bibliographie

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Annexe : les partis politiques palestiniens


Résumé

L’ OLP (depuis Beyrouth, Tunis ou même Gaza), au nom même de l’unicité de représentation du peuple palestinien, n’a, en réalité, fait que perpétuer jusqu’à aujourd’hui la traditionnelle dichotomie entre un centre de pouvoir extérieur -Istanbul, Amman- et une population toujours périphérique. L’étude des comportements électoraux de janvier 1996 montre, en effet, comment le fonctionnement de la nouvelle Autorité, loin de constituer une rupture avec le passé par une transformation du jeu politique palestinien en un système démocratique de partis, s’insère dans la tradition renouvelée d’une “politique de notables” seule à même de faire fonctionner une société politique non intégrée.



Le texte qui précède a été publié dans la Revue du Monde Musulman et de la Méditerranée (REMMM), 81-82, 1996/3-4, p. 153-206.


[1]) R. Brynen, 1995, en a récemment dressé un bilan dans une intéressante typologie.

[2]) Sous ce terme générique se trouvent désignés la “Déclaration de principes sur des arrangements intérimaires d’autonomie” signée à Washington le 13 septembre 1993 mais négociée à Oslo dans le plus grand secret des mois qui ont précédé, le premier accord sur les modalités de l’autonomie palestinienne (dit “Gaza-Jéricho d’abord” ou “Oslo I”) signé au Caire le 4 mai 1994, et le nouvel accord intérimaire (dit “de Taba” ou “Oslo II”) signé à Washington le 28 septembre 1995 mais négocié à Taba (Égypte) portant sur l’ensemble des modalités de la mise en oeuvre de l’autonomie et son extension géographique à la Cisjordanie.

[3]) “[Les trois prochaines années verront] l’improvisation remplacée par des plates-formes politiques structurées. L’idéologie cédera la place à des politiques concrètes qui serviront de base aux programmes respectifs”, selon A. Jarbawi, 1996.

[4]) Sur les partis politiques palestiniens, au sens large, je n’ai trouvé qu’un seul bilan établi avant la floraison récente liée à l’autonomie avec M. Fieschbach, 1994.

[5]) Considérant, dans le cas égyptien, que les soi-disant “partis” ne pouvaient “fonctionner comme des organisations cohérentes parlementaires et électorales dévouées à l’acquisition d’un soutien populaire et à l’exercice d’un pouvoir politique dans le cadre d’une assemblée législative”, Elie Kedourie, dans son article “hizb” de l’Encyclopédie de l’Islam, avait suggéré de désigner ces corps plutôt comme des “mouvements” ou des “factions”. Au nom de cette même définition restrictive du parti, il n’avait pas jugé bon d’aborder le cas jordanien. Je m’en tiendrai, en ce qui concerne la Palestine, aux quatre conditions considérées par Jo Lapalombara et Myron Weiner comme nécessaires pour qu’un groupe puisse être considéré comme un parti politique : “1 - La continuité dans l’organisation -’’est à dire une organisation dont l’espérance de vie ne dépend pas de ‘elle de ses dirigeants actuels ; 2 - une organisation visible et vraisemblablement permanente au niveau local, dotée de communications régulières et d’autres modes de relations entre éléments locaux et nationaux ; 3 - une détermination consciente des dirigeants de conquérir et de conserver le pouvoir de décision seuls ou en coalition avec d’autres, tant au niveau local que national, et non d’influencer simplement l’exercice du pouvoir ; 4 - un souci de l’organisation en vue de gagner des partisans lors d’élections ou de tout autre moyen d’obtenir l’appui populaire”, cité in D-L. Seiler, 1993, 10. L’inclusion de la lutte armée dans les activités du groupe, ou son absence, fera ici la différence entre l’organisation de guérilla et le parti.

[6]) L’ancienne fonction publique dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la religion, par exemple, sera gérée et payée par Amman jusqu’en 1988 ; les municipalités bénéficiaient de fonds du ministère jordanien des collectivités locales, etc.

[7]) Zughbî Zughbî, un universitaire cité dans Al-Hayât Al-Jadîda, Ramallâh, 17/02/96, précise qu’une première tentative, lancée par des collaborateurs, avait échoué en 1976. En 1980, à nouveau, une éphémère et ambiguë Jeunesse de l’évêque Capucci (Chabîbat Al-Matrân Capucci) avait jailli des rangs de Fath. Vers 1993, une autre tentative politique fut menée sous l’appellation La colombe de Marie (Hamâm Maryam).

[8]) Je demeure ainsi fidèle à mon analyse défendue dans J-F. Legrain, 1991 et qui recoupe celle de Z. Schift et E. Ya’ari, 1991. Les documents comme les témoignages que j’ai pu rassembler contredisent l'appréhension du phénomène avancée depuis lors par H. Frisch, 1993, sur le rôle directeur de l’ OLP de l’Extérieur dans le déclenchement et la gestion du soulèvement.

[9]) En Jordanie, aucune des organisations palestiniennes, nationalistes comme islamistes, n’ont le droit de mobiliser les Palestiniens -tous dotés de la nationalité jordanienne. C’est donc l’Association des Frères Musulmans -jordanienne- qui assume l’importante mobilisation islamiste palestinienne. En Syrie, le contrôle des camps, depuis plus d’une décennie, est exclusivement confié aux organisations nationalistes hostiles au chef de l’OLP. Seuls les camps du Liban sembleraient connaître un début de mobilisation islamiste mais l’information sur le sujet est totalement absente.

[10]) Les observateurs internationaux, en effet, ont accordé un satisfecit global sur le scrutin quelques heures seulement après sa clôture alors que les résultats officiels de certaines circonscriptions ne seraient annoncés que jusqu’à trois jours plus tard. Ils ont ainsi paradoxalement conforté les rumeurs de fraudes massives qui ont circulé un peu partout. Le secret dont l’Autorité a usé en refusant de publier les résultats détaillés ( Gaza-nord, aucun résultat chiffré même global n’a jamais été donné) a lui aussi alimenté ces rumeurs. Si des fraudes ont sans aucun doute eu lieu, le traitement statistique des résultats suggère néanmoins qu’elles n’ont pas procédé d’une planification systématique de la part de l’Autorité.

[11]) C’est d’ailleurs sous le nom d’Union Nationale Démocratique que son mouvement figure dans les dossiers de l’Autorité.

[12]) Constatant son échec sur le plan proprement politique, Sarî Nusayba fonde alors des “Comités techniques” dans le cadre desquels plus de 400 personnes, engagées, pour la plupart à titre bénévole, au titre de leur seule compétence professionnelle individuelle, travaillent sur tous les dossiers techniques (électricité, routes, eau, santé, éducation, logement, etc.) en vue d’une autonomie plus ou moins proche. Devenus les interlocuteurs des États pour leur coopération, ils servaient également de bureaux d’étude pour les délégués palestiniens aux négociations multilatérales.

[13]) 6 sièges étaient réservés aux chrétiens (2 à Jérusalem, 2 à Bethléem, 1 à Ramallâh et 1 à Gaza tandis qu’un siège était réservé aux Samaritains de Naplouse.

[14]) Parmi les candidats qui s’étaient présentés sous une étiquette politique autre que celle de Fath, 2 seulement ont été élus, le président du Mouvement Palestinien de la Construction Démocratique, Haydar ‘Abd al-Châfî, et un membre du Bloc Indépendant de la Liberté et de l’Indépendance, Husâm Khadr, au côté de 35 “indépendants”. Le Premier secrétaire de Fida, ‘Azmî al-Chu’aybî, a lui aussi été élu mais s’était présenté sur la liste Fath.

[15]) Les résultats officiels détaillés (candidat par candidat, bureau de vote par bureau de vote) des élections n’ont jamais été rendus publics. J’ai pu, par un concours de circonstances, les obtenir mais pour la Cisjordanie seulement. Les données partielles disponibles sur la bande de Gaza laissent penser que mes conclusions peuvent être étendues à l’ensemble des territoires autonomes et occupés.

[16]) Je suis en cela tout à fait d’accord avec G. Bowman, 1993, lorsqu’à partir du cas de Bayt Sâhûr il met en valeur l’incidence de l’occupation sur le réajustement intervenu entre confession et identité nationale dans le cadre d’une nouvelle “imagined community” forgée dans la lutte commune. Le comportement des Palestiniens lors des élections, et y compris des habitants de Bayt Sâhûr, montre néanmoins que le dépassement du confessionnalisme et la construction d’une identité nationale ne chassent pas nécessairement le localisme de tous les registres de l’identité comme Bowman l’écrit.

[17]) Un tel comportement est à rapprocher du mode de mobilisation observable aux États-unis ou en Amérique latine à travers les associations “Natifs de Ramallâh”, “Fils de Bethléem”, etc., chargées d’entretenir les liens d’une part entre émigrés originaires d’un même village ou ville, et d’autre part entre la diaspora et son origine ou celle des parents.

[18]) Terme utilisé en patois normand pour désigner “l’étranger”, en fait toute personne qui n’est pas du “pays”, c’est à dire le village et ses alentours immédiats.

[19]) Parmi les 175 candidats organisés en 17 listes différentes, Fath en avait présenté 82 (dont 2 Fida et un FPLP intégrés dans ses listes), le PPP 27 et Fida 8.

[20]) De façon significative, la victoire de Kanâfânî figure parmi les plus contestées par la rumeur populaire.

[21]) “Le clan (la hamula) est une unité de parenté (ou considérée comme telle) qui regroupe un nombre variable de lignages se réclamant d’un ancêtre commun, réel ou fictif, dont la généalogie -en lignée paternelle- peut remonter à six ou sept générations. Elle est patrilinéaire, c’est à dire que l’héritage se transmet du père au fils (rarement aux filles) et ne quitte donc pas le clan. Elle est patrilocale, ‘’est à dire que les femmes, en se mariant, vont habiter dans la maison du père de leur conjoint, ou dans le quartier du clan paternel, ou dans la maison de leur mari. Nous préférons utiliser le mot “clan” plutôt que “lignage” pour désigner la hamula, car celle-ci peut être constituée de plusieurs lignages et peut se référer non seulement à une unité familiale, mais aussi à un regroupement politique, ce qu’est aussi en effet, dans certains cas, la hamula. chaque hamula est composée de plusieurs lignages, et chaque lignage est formée de plusieurs dars (maisons) ayant un ancêtre commun et qui forment un ensemble de familles étendues” (M. Al-Malki, 1994, 102).

[22]) L’accord intérimaire signé à Washington le 28 septembre 1995 a, en effet, défini trois zones distinctes. Une zone A, soit moins de 4% de la superficie de la Cisjordanie et 20% de sa population, comprend les sept grandes cités palestiniennes (Jénine, Qalqîlya, Tûlkarm, Naplouse, Ramallâh, Bethléem et Hébron), Jérusalem-Est annexée étant exclue ainsi qu’une importante partie d’Hébron. Le retrait israélien s’y est effectué fin 1995, à l’exception d’Hébron dont l’évacuation, censée s’achever en mars 1996, a été menée à bien en janvier 1997. Ces villes relèvent dorénavant d’un statut comparable à celui des zones autonomes de la bande de Gaza et de Jéricho, objets d’un premier redéploiement en mai 1994. L’Autorité palestinienne s’y trouve chargée de l’ensemble des pouvoirs civils et de police. Gaza et Jéricho exceptés, l’armée israélienne y conserve toutefois un pouvoir d’intervention dans le cadre de patrouilles conjointes. Une zone B comprend la quasi totalité des 450 villages palestiniens de Cisjordanie, soit environ 23% de sa superficie. L’Autorité palestinienne n’y est dotée que des pouvoirs civils et d’une partie des pouvoirs de police, l’armée israélienne y conservant la responsabilité de la sécurité et un droit permanent et unilatéral d’intervention. Une zone C, enfin, soit quelque 73% de la superficie de la Cisjordanie (au statut comparable à celui des 30 à 40% non évacués de la bande de Gaza) comprend les zones non peuplées, les zones dites “stratégiques” et les colonies ; elle demeure sous le contrôle exclusif israélien. Un calendrier prévoit d’autres retraits israéliens ultérieurs au sein de cette zone C sans néanmoins aucun engagement sur leur ampleur.

[23]) La catégorie de néo-patriarchat élaborée par H. Sharabi, 1996, pour caractériser la structure sociopolitique arabe rend ainsi bien compte du cas palestinien.

[24]) En 1991, par exemple, l’absence d’un représentant des Qawâsma dans la délégation de Madrid avait entraîné le blocage de la formation des Comités d’Action Politique dans la région d’Hébron.

[25]) Deux mukhtars seulement, semble-t-il, ont été candidats à l’élection, Marwân Abû Suwayrah, mukhtâr du camp de Nusayrât (Gaza-centre) et Sulaymân Al-Rûmî, mukhtâr de la tribu Banî ‘Amir (Rafah).

[26]) A l’université de Bir Zeit lors des élections du 08/05/96 (2986 inscrits, 2349 votants), Hamas a ainsi obtenu 23 des 51 sièges au conseil général étudiant avec 43% des voix et Fath 17 sièges avec 32%. L’apport des 7 sièges du FPLP (13%) a permis aux opposants d’Oslo pour la troisième année consécutive de former le conseil exécutif, le PPP ayant obtenu 3 sièges (5%) et le FDLP 1 siège (1,5%). A l’université Najâh de Naplouse, lors de l’élection du 10/12/96 (8231 inscrits, 6745 votants), l’opposition s’est également, pour la seconde année consécutive, assurée la victoire, Hamas obtenant 39 des 81 sièges, Fath 36, le FPLP 4 et le FDLP 2.







  • 1 - Le parti comme structure d’autonomie du politique en Palestine annexée (1950-1967)

  • 2 - Le mouvement de libération nationale en Palestine occupée (1967-1993)
  • 3 - Les néo-notables en Palestine autonome (1994-)
  • Bibliographie

  • Annexe : la liste des partis politiques palestiniens

  • Résumé