Bibliographie de Jean-Francois Legrain
 





 

Kamal Joumblatt ou l'échec d'une génération libanaise

Jean-François Legrain

Horizons de pensée et pratiques sociales chez les intellectuels du monde musulman, Table ronde internationale organisée les 1 et 2 juin 1987 par le Groupe de liaison Sciences sociales/monde musulman (Fondation nationale des Sciences politiques, Centre d’Etudes et de Recherches Internationales-CERI) animé par Gilles Kepel et Yann Richard, inédit . Lire ici-même "Initiation à la pensée de Kamal Joumblatt", inédit, texte d'une intervention dans le cadre du séminaire de Dominique Chevallier, Paris IV-Sorbonne, 27 janvier 1981.

De prime abord, il peut paraître surprenant de traiter de Kamal Joumblatt dans le cadre d'une table-ronde portant sur "les nouveaux groupes intellectuels dans le monde musulman contemporain". Le Liban, tout d'abord, tient une place tout à fait particulière au sein du '"monde musulman" même s'il bénéficie d'un siège à la Conférence islamique. La présentation de Kamal Joumblatt comme intellectuel, si elle veut éviter les pièges de l'hagiographie des "études" déjà parues, se doit de bien montrer les limites d'une telle qualification. Kamal Joumblatt, enfin, n'appartient à aucun groupe intellectuel à proprement parler et n'a pas suscité l'apparition d'une école ; il n'en demeure pas moins que Kamal Joumblatt, dans son discours comme dans sa pratique, dit beaucoup sur le monde arabe contemporain et tout particulièrement le Liban. Kamal Joumblatt m'apparaît ainsi comme significatif des élites libanaises des deux premières décennies du Liban indépendant. Leur épanouissement politique se situe sous Fouad Chéhab et les événements survenus depuis 1975 peuvent être interprétés comme la sanction de l'échec de leur discours et de leurs pratiques. A travers l'itinéraire de Kamal Joumblatt, je voudrais ainsi dresser les contours de cette "identité libanaise", alléguée ou réelle. Le texte présenté aujourd'hui ne doit pas être lu comme le résumé de conclusions définitives de mes recherches mais comme l'état provisoire de mes interrogations qui appellent nombre de précisions, de remises en cause et de mises en perspectives.

Bref résumé de sa biographie

Né en 1917, Kamal Joumblatt appartient à l'une des deux familles qui se partagent les allégeances de la communauté druze du Liban (l'autre étant les Arslân (du clan Yazbek). Éduqué au collège francophone des pères lazaristes d’Antoura, à la faculté de droit de Paris et enfin à l'université jésuite S. Joseph de Beyrouth, il obtient son diplôme de droit en s'inscrivant ainsi dans le cursus commun à la majorité des politiciens libanais de cette époque. De 1943 à 1977, il est élu huit fois député du Chouf à l’exception de la seule législature 57-60) et obtient plusieurs portefeuilles ministériels principalement sous Fouad Chéhab (Économie, Agriculture et Affaires sociales de décembre 1946 à avril 1947 ; Education d'août 1960 à mai 1961 ; Travaux publics et Plan de mai 1961 à octobre 1961 ; Intérieur, coordinateur entre les ministères pour la mission économique de l'IRFED (Institut International de Recherche et de Formation en vue du Développement Harmonisé) d'octobre 1961 à août 1964 ; Travaux publics et PTT d'avril 1966 à décembre 1966 ; Intérieur de novembre 1969 à septembre 1970). En 1949, il fonde le Parti Socialiste Progressiste (PSP), dont il impulse toute la politique, alternant meetings, débats à la Chambre et politique ministérielle avec de répétés séjours dans un ashram indien. A partir de 1969, son alliance avec les Palestiniens et son insistance sur des thèmes de réforme du système libanais font de lui le porte drapeau des "islamo-progressistes". Il est assassiné en 1977.

Paradoxalement, au vu de sa production écrite, Kamal Joumblatt est surtout un orateur; l'immense majorité de ses textes sont soit les brouillons de harangues, soit leur compte rendu; les textes "théoriques" ont tous été utilisés dans le cadre des fameux club du mercredi, sorte d'école du parti, ou dans des conférences et des cours donnés tant au Cénacle libanais qu'à l'université libanaise ; tous, à de très rares exceptions près, sont brefs (de l'ordre que quelques pages à une vingtaine). Les éditoriaux de presse rappellent le plus souvent ce genre oratoire et polémique. Le Centre de l'Héritage, créé par le PSP après la mort de Kamal Joumblatt, a ainsi répertorié quelque 4 715 textes divers. Les "livres" de Kamal Joumblatt, à l'exception de la longue interview que constitue Pour le Liban sont en réalité des recueils de ces textes, parus pour la plupart dans al-Anbâ, l'organe du parti. Ils sont dans leur majorité en arabe mais sont en français les textes les plus réfléchis (Conférences du Cénacle libanais ou articles des Cahiers de l'Est) qui seront sans cesse repris, commentés et glosés en arabe dans ses discours. Ses poèmes mystiques sont en français et en anglais.

Kamal Joumblatt par lui même

Kamal Joumblatt n'est entré en politique ni par gout du pouvoir, ni par nécessité d'ordre philosophique, même si, par la suite, une certaine griserie de la puissance (toujours tempérée par ses pratiques ascétiques) a pu le prendre et si sa réflexion mystique débouchait sur des nécessités d'ordre politique et social. Le politique s'est imposé à lui par la volonté de sa mère, haute figure du Mont-Liban mandataire. Dans un premier temps, elle l'a contraint à se plier au cursus de tout homme public du Liban d'alors : éducation francophone et formation juridique. Elle a, ensuite, réussi à récupérer au profit de son fils le leadership traditionnel du clan Joumblatt sur la communauté druze alors assumé par une autre branche de la famille. A partir de 1943, c'est donc Kamal qui est appelé à défendre politiquement les intérêts du clan et de la communauté par son élection à la Chambre. Il assume cette charge pendant de nombreuses années comme une nécessité d'ordre familial à laquelle il ne peut que se soumettre, cultivant dans ses marges un "jardin" de moins en moins secret.

Les véritables préoccupations de Kamal Joumblatt sont, en effet, d'ordre philosophique et spirituel, dans la recherche d'une théorie générale et universelle du monde et de l'histoire. Dans de nombreux textes de ses débuts en politique, il manifeste une certaine distance pour la chose publique, soulignant qu'il assume son devoir tout en concentrant son intérêt et sa réflexion dans les domaines de l'intellect et de la sagesse. C'est par une conception de type catholique, à cette époque, qu'il parvient à charger son engagement politique de facteurs positifs et c'est en termes de "sacerdoce", de "mission" à remplir, d'engagement de "charité" qu'il cherche à définir son action. Moraliste, il se montre désireux de se forger une métaphysique positive et fait de la biologie et de la physique son modèle d'intelligibilité de l'univers. Il découvre les clés de la compréhension du monde dans la biologie évolutionniste et le spiritualisme essentialiste, méditant Héraclite, Bergson et Teilhard.

De l'impératif lié à l'esprit de cohésion familiale et clanique (‘açabiyya) médiatisé par l'autorité maternelle, le politique, chez Kamal Joumblatt, devient peu à peu, au moins au niveau du discours, la mise en œuvre logique dans le domaine de la Cité des nécessités liées à la connaissance. Sa "théorie" politique, en effet, ne provient pas d'une analyse de la réalité libanaise proprement dite ni de sa propre pratique dans ce domaine. Elle est le fruit d'une réflexion globale sur l'Homme et sur l'Histoire, à laquelle sont confrontées les réalités libanaises appelées à s'y soumettre. Sa métaphysique positive rejoint ainsi l'impératif moral de type catholique d'où l'idée de "mission" du député. Son action se trouve soumise à un programme qui correspond sous bien des aspects à une profession de foi (‘aqîda). Le Pacte du PSP, dont Kamal a été le principal auteur, relève de la synthèse de thèmes socialistes marxisants, d'idéaux généreux du catholicisme social et d'idées chères aux fascismes européens. En rédigeant un pacte-credo, Kamal Joumblatt n'innove pas tellement d'ailleurs: bon nombre de partis politiques jugeaient alors nécessaire de légitimer leur pratique dans une sorte de ‘aqîda humaniste et universelle dont nous trouvons de nombreux exemples chez les Baathistes, les communistes, les Populaires syriens etc. Une fois adopté, ce credo se retrouve dans tous les textes et discours des acteurs politiques, sorte de refrain nécessaire et antérieur à tout discours de l'heure.

Kamal Joumblatt, paradoxalement, ne se conçoit pas comme un théoricien mais comme un synthétiseur d'expériences historiques qui auraient prouvé leur efficacité sur le chemin de l'accomplissement de l'homme. Ces expériences, cependant, sont toujours perçues sous l'angle de la théorie et de l'universelle sagesse. Kamal Joumblatt, dans sa réflexion, semble très peu s'intéresser à l'histoire politique ou sociale à l'exception de ses débuts où il tentait de tirer les leçons des expériences récentes de l'échec des démocraties libérales d'Europe, des réalisations du fascisme et du nazisme ainsi que du socialisme soviétique. L'histoire libanaise et arabe est constamment absente de cette mise à contribution. Les luttes et contradictions de l'histoire sont gommées la plupart du temps, seules apparaissant les illustrations morales. D'une certaine manière. Kamal Joumblatt est un "intellectuel engagé" qui vit son itinéraire politique comme le prolongement de sa vie spirituelle, de sa quête intellectuelle et de ses cogitations universitaires, comme un champ de réalisation individuelle.

Kamal Joumblatt, fruit d'une éducation mandataire

L'empreinte catholique et française de la formation de Kamal Joumblatt est perceptible jusque dans ses écrits les plus tardifs et il me semble permis d'affirmer que Kamal Joumblatt est le pur produit d'une éducation mandataire parvenue à ses buts : donner à l'État appelé à prendre son indépendance des cadres "modernes" formés selon les méthodes classiques de l'Europe mais coupés intellectuellement de leurs racines arabes et islamiques jugées stériles.

C'est en français, et il le reconnaît lui-même, que Kamal Joumblatt pense. La plupart des citations qui fourmillent dans ses écrits sont tirées d'ouvrages de philosophie, de sagesse et de science de langue française. Les quelques références de langue anglaise sont pour la majeure partie d'entre elles les comptes-rendus de ses entretiens avec son gourou en Inde. Les citations de l'arabe sont rarissimes, plusieurs occurrences apparaissant même comme des retraductions à partir de traductions françaises.

S'il a bel et bien reçu un bagage de culture classique (les humanités à la française), il reconnaît, au sortir de ses études, tout ignorer de l'héritage arabe, druze et islamique. Sa culture dans ces domaines sera le fruit d'acquisitions autodidactes faites à l'âge adulte. Ses références arabes, dans leur rareté, sont donc le fruit d'un choix volontariste qui se limite d'ailleurs au domaine de la mystique musulmane. A aucun moment, on ne perçoit une quelconque conscience de continuité organique avec les intellectuels arabes et libanais du XIXème et du début du XXème siècle qu'il ne cite pas et qu'il semble ignorer.

Une pareille éducation se traduit également, dans ses textes "théoriques" des débuts par l'aspect marginal de la référence à une solidarité arabe. L'origine kurde alléguée par la famille Joumblatt n'a pu que renforcer cette ignorance de l'arabité. Le nationalisme, chez Kamal Joumblatt, est chargé de connotations négatives et, dans toutes ses premières années de lutte politique, c'est le mondialisme qu'il défend, l'évasion du national considéré comme réducteur et stérilisateur et la réalisation de meilleures conditions pour un épanouissement de l'évolution biologique de l'espèce humaine toute entière. L'arabisme n'intervient que plus tard, dans les divers contextes d'alliances partisanes à partir de 1958 et surtout après 1969 avec l'alliance palestinienne et la constitution d'un front progressiste arabe. Cet arabisme se trouve plutôt en tant que coloration politique, économique ou diplomatique mais pas vraiment comme une identité propre. Les thèmes du colonialisme, de l'impérialisme et de la lutte de libération sont eux aussi relativement rares dans le discours de Kamal Joumblatt si l'on excepte les dernières années.

Kamal Joumblatt s'éprouve, de façon toute naturelle, comme de plain pied avec le débat intellectuel européen, et plus particulièrement français, dans lequel il a été bercé tout au long de sa formation. Aucun sentiment d'humiliation du colonisé n'apparaît. Aucun interdit d'ordre religieux ou national ne limite son champ d'investigation et d'acculturation. Il ne s'agit en aucun cas pour lui de condamner, neutraliser ou s'approprier une culture européenne, américaine ou soviétique jugée différente et lointaine. Sa relation avec l'occident n'est pensée ni en termes d'occidentalisation, d'assimilation à autre que soi, ni de rejet d'un héritage propre, arabe, libanais ou druze. Son ouverture à l'universel fait que les diverses cultures du monde sont pour lui de vastes réservoirs d'expériences dans lesquels il est nécessaire de puiser afin d'avancer vers l'accomplissement de l'Histoire. Il a une conception intégratrice de la culture, dans la conscience de participer à une seule et même histoire, mondiale, universelle.

Kamal Joumblatt, haute figure du libanisme

Kamal Joumblatt n'a pas fait école et son itinéraire peut apparaître comme individuel par la particularité de ses passions intellectuelles et spirituelles. Kamal Joumblatt peut aussi être perçu comme significatif d'une mentalité libanaise, façonnée tant au Liban même qu'en émigration, mentalité dont se sont réclamé les élites libanaises formées à l'époque du mandat ou lors des premières années de l'indépendance et dont l'épanouissement politique s'est situé dans les années soixante.

Kamal Joumblatt tient un discours que l'on peut qualifier de "libaniste" discours dont on a pu croire, à tort, les Maronites seuls porteurs. Ce discours procède d'une conscience aiguë de l'existence d'une identité libanaise naturelle et quasi éternelle, source de fierté et symbole de grande activité et de réussite. Cette identité se trouve liée dans cette conscience à la certitude de l'existence d'une tradition libanaise d'ouverture à l'universel et d'une démocratie proprement libanaise dont les voies contemporaines restent à trouver. Ces deux réalités seraient constitutives du destin de ce peuple enraciné dans une géographie.

Ce présupposé de l'existence d'une identité, ciment d'une nation libanaise, a un tel pouvoir de séduction qu'aucune véritable théorisation de la réalité libanaise n'est entreprise. L'atomisme de la scène politique et sociale est vécu, au moins dans le discours, en négatif, comme réalité superficielle appelée à se transformer en soutien à une nation en quête de stabilité, de développement, d'enrichissement et de liberté. Dans la conscience de Kamal Joumblatt, sa pratique, bien communautaire comme celle de tous les politiciens libanais, se met au service de la nation qu'il appelle de tous ses vœux à un tel point que, d'une certaine façon, il en présuppose l'existence.

La question de l'État libanais se trouve immédiatement posée dans ce contexte. Il s'agit de construire un centre modernisateur dans cette société encore atomisée malgré son destin, le particularisme confessionnel et tribal se trouvant, dans la conscience de Kamal Joumblatt, mis au service de cette tâche. Kamal Joumblatt vit l'indépendance du Liban, qu'il a réclamée dès son élection à la Chambre, comme acquise de façon définitive dés son avènement. Tout son discours se concentre dès lors sur l'État comme a priori incontournable, se refusant à envisager une indépendance des communautés et des individus vis à vis de cet État. L'allégeance à son égard semble aller de soi et l'État, dans la perspective de Kamal Joumblatt, est le pivot de son projet de construction du Liban moderne. C'est l'État, en effet, qui doit assumer la charge de mener la société à son accomplissement. Kamal Joumblatt assimile ici l'État à l'élite; consciente de la réalité et décidée à travailler au bien commun, l'élite exprime la société civile, dont l'existence est présupposée.

Kamal Joumblatt se montre Libanais par son attitude générale d'ouverture face au monde. Le régime de pluripartisme et de pluriconfessionnalité libanais a offert aux individus les moyens de vivre une liberté en quête d'universel. L'appartenance de Kamal Joumblatt à une communauté ethnico-religieuse à tendance syncrétiste n'a pu que contribuer à renforcer chez lui cette capacité d'assimilation. L'ancienneté de la présence française au Liban, ainsi que la quasi absence de relations violentes avec la puissance mandataire ont rendu les rapports avec l'occident moins chargés psychologiquement que dans d'autres pays arabes. Les distances avec cet occident apparaissent dès lors dans la conscience libanaise de ces premières élites comme quasiment gommées.

D'autres caractéristiques, telle la critique des institutions cléricales et les thèmes panthéistes, apparaissent chez Kamal Joumblatt comme chez bon nombre d'intellectuels libanais, au delà semble-t-il des clivages confessionnels (ce point devra être éclairci), de Khalil Gibran à Mikhail Nuayma, en passant par Amine al-Rihani ou Michel Chiha. Chrétiens et Druzes se retrouveraient ainsi dans un discours comparable d'où sunnites et chiites sembleraient absents.

Quelques questions

Je voudrais, en terminant, énoncer un certain nombre de pistes de réflexion dans l'incapacité actuelle de proposer des conclusions. Une première remarque concerne le discours politique de Kamal Joumblatt (et à travers lui du discours libanais en général?) dans son rapport au réel: à base essentiellement utopique, ce discours considère l'État et le vouloir vivre ensemble d'une nation libanaise comme des a priori (à la différence de plusieurs discours libanais prononcés dans la période récente dans lesquels l'État centralisateur ne fait plus forcément partie des fondements). Ce discours ne constitue pas celui d'une pratique politique réelle: la base même de cette pratique, "l'esprit de corps", ‘açabiyya, s'y trouvant constamment nié ou dévalorisé au nom d'une universalité utopique.

Dans sa spécificité, le discours de Kamal Joumblatt est éminemment individuel: qui, au Liban, s'intéresse à Sri Atmananda ou à Teilhard de Chardin dans sa vie quotidienne? Cette remarque pose la question du lien entre le leadership incontestable de Kamal Joumblatt et le contenu de son discours. Walid, à la mort de son père, a hérité de ce leadership et l'exerce à travers le PSP avec autant de consensus alors même que le contenu théorique du discours de son père se trouve abandonné même si de périodiques commémorations et colloques sont organisés. Kamal Joumblatt lui-même n'a pas été élu en 1943 pour son programme qui ne date que de 1949. L'idéologie ici n'intervient pas ou tout au moins ce n'est pas elle qui apparaît à l'origine de la mobilisation. La défense de l'idéologie intervient de façon postérieure, comme manifestation de l'adhésion au groupe. C'est bien la ‘açabiyya qui compte et Kamal Joumblatt est un za’îm.

Cette remarque sur la place de l'idéologie peut également s'appliquer aux alliances extérieures au Liban. La vie politique libanaise, sans cesse, s'articule sur des alliances avec tel ou tel pays arabe ou autre. Ce besoin d'articuler la politique intérieure sur l'environnement régional ou international s'inscrit dans les rapports de forces issus de l'atomisme de la société. L'idéologie là encore ne semble intervenir que de façon secondaire, l'important relevant de la tactique de rapports de force entre les ‘açabiyya concurrentes.

La question du contenu de cette "pensée" doit également être posée ainsi que celle de son fonctionnement. Le chercheur ne saurait suivre l'hagiographie politique qui a fait de Kamal Joumblatt un "penseur" et même un "philosophe". Ses sources, la plupart du temps, sont de deuxième main ou plus, puisées dans les ouvrages de vulgarisation et la presse destinée au grand public de langue française. Sa méthode procède plus de la paraphrase et de l'accumulation de citations de thèses semblables aux siennes que du raisonnement proprement dit.

Ses exigences en matière de réflexion et d'expression lui font prendre ses distances avec la mentalité traditionnelle du ‘âlim. D'une certaine manière, il rejette le présupposé du ‘âlim qui ne considère qu'une source exclusive de discours. Il en conserve cependant la méthode de discours fait de citations accumulatives qui serviraient de preuve à la véracité de la thèse choisie parmi les diverses expériences mondiales.

Lorsqu'on considère le discours de Kamal Joumblatt sur une trentaine d'années, on se rend compte que, dans ses références théoriques et ses grandes lignes, il a peu évolué. Sa pensée peut se résumer à quelques aphorismes forgés au collège d’Antoura et à l'université S. Joseph, et que l'on retrouve tout au long de sa vie, inchangés. Kamal Joumblatt se contente ensuite de se citer et d'accumuler un peu plus de "preuves" de ses intuitions et options antérieures, comme dans une sorte de fourre-tout. A la lecture des textes, on s'aperçoit que cette répétition va s'appauvrissant quelque peu (par essoufflement, solitude sur la scène intellectuelle ou repli sur la vie intérieure et mystique?)

Les événements que connaît le Liban depuis 1975 signifient sans aucun doute l'échec des élites libanaises à faire de l'État le seul détenteur des fonctions politiques qui demeurent disséminées dans les espaces confessionnels. La société civile libanaise n'est pas parvenue à se constituer et c'est ainsi l'échec de l'utopie du discours libaniste qui se trouve sanctionné. En occultant les mécanismes de fonctionnement de la société libanaise et ceux du passage entre le discours et l'acte politique, Kamal Joumblatt (et à travers lui les politiciens libanais) avaient peut-être le sentiment de travailler à l'édification d'une nation libanaise. A trop vouloir nier la réalité ou la soumettre à l'utopie, celle-ci a repris le dessus.